Enjeux

Dans la course aux métaux et minerais critiques, l’Europe encore trop dépendante de la Chine envisage de développer une chaîne de valeur locale avec des partenaires africains.

Après la Chine, la Russie et les États-Unis, l’Europe lorgne du côté de l’Afrique pour s’approvisionner durablement en matériaux critiques, décidée à développer sur place des chaînes de valeur dans une logique de joint-venture ou de partenariat avec les pays extracteurs. Au-delà d’une course de vitesse engagée pour répondre à la demande croissante pour des métaux et minéraux spéciaux nécessaires à sa transition écologique et à la sécurité nationale, l’Europe entend renforcer son indépendance stratégique.

Les années de Covid et la guerre en Ukraine ont en effet révélé des faiblesses inquiétantes dans ses chaînes d’approvisionnement. L’UE dépend encore trop fortement de la Chine, qui assure l’essentiel aujourd’hui de la transformation et du raffinage du cobalt, un minerai essentiel à l’industrie des batteries électriques.

Selon l’institut du cobalt, la Chine a raffiné 144 000 tonnes de cobalt en 2022, soit le double d’il y a cinq ans, assurant ainsi 77% de la capacité mondiale de raffinage. Bien que 2022 ait été une année mouvementée pour la demande de cobalt, celle-ci a maintenu une croissance annuelle de 13%, atteignant 187 000 tonnes. « Les perspectives du marché du cobalt restent solides car la demande de cobalt devrait doubler d’ici 2030, augmentant à un taux annuel de 10 % », souligne l’institut du cobalt. Les restrictions imposées par la Chine à l’exportation des métaux rares indispensables aux semi-conducteurs (gallium et germanium), à partir du mois d’août 2023, nourrissent par ailleurs les inquiétudes.

Les matières premières critiques sont indispensables pour le secteur automobile électrique, la production d’énergie éolienne, le stockage de l’hydrogène, dans les secteurs du numérique, de l’aérospatial et de la défense également. La décarbonation est très gourmande en cobalt, en nickel et surtout en cuivre. Aujourd’hui, 34 matériaux sont considérés comme critiques par l’Union européenne, le triple d’il y a dix ans.

Preuve que l’agenda s’accélère sur ces questions stratégiques, Bruxelles a dévoilé le 16 mars 2023 sa législation sur les matières premières critiques (Critical Raw Materials Act, CRMA).  « Avec cette législation, l’UE renforce son action en matière d’extraction, de raffinage, de recyclage et de diversification afin de garantir un accès sûr et durable aux matières premières critiques », précise Thierry Breton, Commissaire au marché intérieur. Cette législation stipule que la transformation opérée dans l’UE doit permettre de produire au moins 40% de sa consommation annuelle. Le texte souligne également que 65% au plus de la consommation annuelle de chaque minerai stratégique doit provenir d’un seul pays tiers.

Sur le plan extérieur, des partenariats pour extraire, transformer et importer du cobalt, du cuivre, du lithium et des métaux du groupe platine, sans passer par la Chine, sont en train de se mettre en place. Car malgré ses efforts, l’UE ne couvrira pas ses propres besoins en matières premières critiques et continuera de dépendre des importations pour la majeure partie de sa consommation, d’où la nécessité de diversifier ses importations.

« Nous créerons un club mondial des matières premières critiques avec des partenaires fiables désireux de développer leurs propres industries des matières premières critiques », annonce le vice-président exécutif chargé du commerce de l’UE, Valdis Dombrovskis.

Développer la transformation locale avec des partenaires fiables

L’UE est parvenu à conclure un accord de libre-échange avec le Chili axé sur la production de lithium. Parviendra-t-elle à en faire autant avec les pays africains ? A Bruxelles, le sujet est suivi de très près par Jutta Urpilainen, la Commissaire européenne aux Partenariats internationaux (DG INTPA) et par Hans Christian Stausboll, directeur des relations Europe-Afrique (DG INTPA Africa). A la Commission et sur le terrain en Afrique, ces sujets sont déclinés tout particulièrement par la team « Raw Materials » de l’unité Partenariats internationaux, dirigée par Cécile Billaux, qui suit les accords avec l’Afrique sub-saharienne.

La République démocratique du Congo est le premier producteur au monde de cobalt. © AdobeStock

La stratégie européenne Global Gateway, en impliquant le secteur privé, doit permettre de décliner cette stratégie matières premières critiques sur le continent africain. Global Gateway servira de vecteur pour aider les pays partenaires « fiables » à développer leurs compétences et leurs propres capacités d’extraction et de traitement, souligne la Commission.

En novembre 2022, en marge de la COP27, l’UE a donc signé un premier partenariat sur les chaînes de valeur des matières premières avec la Namibie (52% des importations européennes de cuivre). Windhoek réfléchit notamment à transformer sur place de vastes réserves de terres rares, comme le dysprosium et le terbium.

Depuis le début de l’année 2023, l’Europe a entamé des négociations pour établir d’autres partenariats sur les chaînes de valeur des matières premières durables avec des pays africains dotés de minerais critiques. Ainsi, l’UE et la République démocratique du Congo (RDC), premier producteur au monde de cobalt (73%) et troisième pour le cuivre, ont annoncé début mars 2023 des discussions pour établir un partenariat sur l’exploitation de minerais rares et stratégiques.

« Lors de la visite des commissaires Urpilainen et Breton à Kinshasa en mars de cette année, la République démocratique du Congo et la Commission européenne se sont engagées à négocier un partenariat sur des chaînes de valeur durable des matières premières. Les négociations sont en cours en vue de la signature d’un Memorandum of Understanding (MoU). Une feuille de route suivra la signature de ce MoU », précise à Enjeux un responsable à la Commission européenne. « Nous voulons créer de la valeur en RDC, de la valeur ajoutée locale. Non pas seulement exporter les matières premières et ensuite les raffiner en Europe », souligne de son côté Jutta Urpilainen.

Permettre des avantages industriels et économiques mutuels

Ce protocole d’entente et cette feuille de route entre l’UE et la RDC sont annoncés autour de projets de coopération et d’investissements, au moment où la République démocratique du Congo et la Zambie ambitionnent de développer conjointement une industrie locale de productions de batteries électriques. Kinshasa et Lusaka ont lancé fin mars une étude de préfaisabilité pour la création d’une zone économique spéciale (ZES) transfrontalière dédiée à ce projet. Une frontière qui produit plus de 70% du cobalt mondial, exploité par des entreprises chinoises principalement. Pour mettre sur pied sa première usine de fabrication de batteries électriques, la RDC s’active pour trouver des partenaires techniques et financiers. Un projet suivi attentivement et d’ores et déjà soutenu par l’administration Biden.

Les matières critiques au coeur de conflits récurrents, Est de la RDC. ©Francesca Volpi – AdobeStock

Dans la même veine, l’UE cherche également à établir des partenariats avec d’autres pays de la région des Grands Lacs. Les discussions devraient s’étendre avec la Zambie (cuivre), l’Ouganda (graphite, terres rares), le Rwanda, le Burundi et la Tanzanie. Parmi les pays de poids courtisés sur le continent : l’Afrique du Sud, l’un des plus gros producteurs au monde de platinoïdes (MGP), ces métaux qui interviennent dans la fabrication de pile à combustible à hydrogène. L’Europe approche également le Sénégal (14% des importations européennes du groupe nobium, tantalum, vanadium, zirconium), ainsi que l’Algérie et le Maroc (manganèse, cobalt).

Des négociations se poursuivent en parallèle du côté du secteur privé européen. Ainsi, le groupe minier marocain Managem a accepté de fournir 5 000 tonnes de sulfate de cobalt par an au géant automobile français Renault afin de réduire les émissions de l’entreprise et atteindre une capacité de production annuelle de batteries pouvant atteindre 15 gigawattheures entre 2025 et 2032.

« L’objectif de ces partenariats est non seulement d’intégrer les chaînes de valeur des matières premières de l’UE avec celles du pays partenaire, de permettre des avantages industriels et économiques mutuels mais aussi d’élaborer et améliorer les normes internationales, pour garantir notamment qu’elles puissent offrir un niveau élevé de protection environnementale et sociale et soutiennent les engagements en matière de climat et d’environnement. Il s’agit aussi de mobiliser des financements pour le développement des infrastructures nécessaires à la chaîne de valeur des matières premières et d’accroître la formation et les compétences liées à la chaîne de valeur des matières premières critiques », précise ce responsable de la Commission européenne. Pour les pays en développement, les partenariats reposent sur la création de valeur dans le pays, les aidant à remonter la chaîne de valeur en utilisant le cadre de la stratégie Global Gateway.

Chine, Russie, Etats-Unis, Europe : les matériaux critiques extraits du continent africain n’ont pas fini de susciter les convoitises, comme avant eux, le pétrole et le gaz, ainsi que l’or, l’argent et les diamants, alimentant la prédation.

Devant cette ruée sur les matériaux critiques, la société civile africaine s’inquiète, pointant les risques accrus de corruption, les risques environnementaux, les pressions sur les terres arables et les risques de déstabilisation politique. La plupart des minerais sont en effet situés dans des régions en proie à des conflits récurrents comme dans l’Est de la RDC (régions du Haut Katanga, Masisi, Nord Kivu). La traçabilité et la sécurité des chaînes de valeur, le respect des droits humains, des droits du travail et des normes internationales, seront pour l’Europe des défis majeurs.

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