Africa Business+

La Commission économique pour l’Afrique des Nations unies (CEA) avance son projet de création d’une chaîne de valeur africaine de batteries et de véhicules électriques développée par la République démocratique du Congo (RDC) et la Zambie, dans la zone transfrontalière du Haut-Katanga.

Jean-Luc Mastaki Namegabe, directeur du bureau sous-régional pour l’Afrique centrale de la CEA © DR

Entretien avec Jean-Luc Mastaki Namegabe, directeur du bureau sous-régional pour l’Afrique centrale de la CEA, à Yaoundé, qui pilote et coordonne ce dossier stratégique.

L’étude de préfaisabilité pour l’établissement de zones économiques spéciales (ZES) en RDC et en Zambie, dédiées à la production de précurseurs et de batteries électriques, financée par Afreximbank et menée par ARISE, a été lancée fin mars 2023. Quelles en sont les conclusions ?

Jean-Luc Mastaki Namegabe : L’étude de préfaisabilité est bouclée. Nous réservons la primauté des résultats aux États et devrions aller à Kinshasa en mars prochain pour les présenter en détail, lors de la seconde édition du DRC-Africa Business Forum. L’édition, qui devait se tenir fin 2023, a été repoussée pour permettre l’installation du nouveau gouvernement du président Tshisekedi. Néanmoins, les premières impressions sont que l’étude confirme les tendances liminaires de BloombergNEF à savoir que la RDC et la Tanzanie sont compétitifs pour pouvoir produire des précurseurs de batteries et pourquoi pas à long terme produire des véhicules électriques. Côté RDC, on sait déjà que la ZES se situera dans la province de Lualaba vers Kolwezi, la capitale mondiale du cobalt, alors qu’en Zambie, la ZES sera développée dans le Copperbelt zambien, à Kitwe. L’étude de préfaisabilité a souligné la possibilité que des fonds de pensions et des fonds souverains de la RDC et de la Zambie, mais aussi qu’un consortium de banques locales, aux côtés de banques de développement africaines multilatérales, puissent accompagner la participation des acteurs locaux dans la chaîne de valeur, pour un meilleur contenu local.

Quand ce projet va-t-il pouvoir sortir de terre ?

A travers Afreximbank, les ressources financières sont disponibles. ARISE a été identifié comme développeur pour les infrastructures physiques. Les premières pierres devraient être posées dès cette année, après la tenue du DRC-Africa Business Forum. Pour que l’année prochaine, les apporteurs de technologie, avec qui nous avons parlé au travers du Global African Business Initiative (GABI), en marge de la dernière assemblée générale des Nations unies à New York, Tesla, Mercedes et les autres grands de l’industrie automobile, puissent se joindre à nous. L’industrie américaine est très intéressée. L’Europe et la Chine également. C’est un projet modulaire, à long terme, mais qui va démarrer maintenant et grandir à travers des modules sur les dix prochaines années.

La Zambie est en train de développer le cadre réglementaire, les incitations douanières et les politiques idoines. En RDC, le président Tshisekedi a souligné lors de son investiture son engagement personnel à ce que ce projet aboutisse. Nous n’avons pas de doute, car il y a des engagements aux niveaux les plus élevés, en RDC, en Zambie et aux Nations unies.

Quelles sont les garanties pour que ce projet d’usine de batteries profite réellement à la RDC et à la Zambie ?

Nous avons voulu faire en sorte que le business model que les pays mettront en œuvre soit différent du modèle minier traditionnel. Les grands investissements réalisés jusqu’à présent dans les secteurs cobalt et cuivre en RDC et en Zambie sont le fait de majors minières étrangères, à 100%. Pour ce projet, nous voulons que 20% environ des intérêts soient protégés et réservés à des investisseurs locaux. Un épargnant congolais lambda aura la possibilité d’investir dans la ZES. Ce ne sont pas les ressources bancaires locales qui manquent, mais elles sont oisives, car les épargnes sont de court terme et parcellaires. Ces ressources bancaires n’attendent qu’un grand projet intégrateur. Nous avons donc réfléchi avec les banques pour définir un véhicule financier spécial qui permettrait de convertir ces épargnes en produits financiers permettant l’investissement à long terme. Cette réflexion est en cours. Les banques sont très mobilisées, que ce soit Equity Bank ou TMB en RDC, et d’autres grandes banques, qui pensent à une syndication pour pouvoir accompagner l’initiative. Au-delà, la garantie essentielle vient de l’État. Nous sommes en train d’accompagner les autorités pour mettre en place le cadre incitatif institutionnel nécessaire.

En novembre 2021, les majors minières nous ont dit que le Congo et la Zambie n’avaient pas les capacités humaines nécessaires pour porter l’ambition de production de batteries et de VE, qu’ils avaient les matières premières certes, mais pas les ingénieurs, ni les techniciens. C’est pour cela que nous avons décidé de forger un partenariat avec l’université congolaise de Lubumbashi, avec les universités zambiennes Copperbelt University et UNISA, avec l’institut allemand Steinbis, pour créer en 2023 un centre d’excellence à Lubumbashi et ainsi former les cohortes d’ingénieurs, de techniciens et d’ouvriers sur les nouvelles technologies de batteries.

Combien d’emplois pourraient être créés ?

En Zambie, les premières ébauches ont fait état de 6 000 emplois directs. En RDC, l’étude de pré-faisabilité évoque des milliers d’emplois. Les chiffres seront présentés au gouvernement d’un moment à l’autre. Mais il ne s’agit pas que d’emplois directs, nous sommes en train de parler d’une chaîne de valeur régionale, qui va de l’extraction à la transformation, à la production et l’intégration de batteries électriques dans la production automobile africaine, nous parlons donc d’une masse importante, de plusieurs milliers d’emplois directs et indirects.

Dans quelle mesure, cette chaîne de valeur sera régionale ? Quels autres pays africains sont intéressés ?

Dès le début, en 2021, le Gabon a émis le vœu de participer à travers le segment manganèse. Il est déjà bien établi et produit de façon compétitive. Plus récemment, le Maroc a fait part de son souhait de rejoindre l’initiative. C’est une aubaine, car le Maroc, comme l’Afrique du Sud, a développé une industrie automobile pionnière sur le continent. Les compétences, les innovations, la R&D sont là. L’étape suivante est d’amener le Maroc à être signataire du cadre de coopération pour qu’il joue un rôle spécifique en tant qu’industrie automobile avancée. Le Maroc pourra participer non seulement à la ZES pour produire les précurseurs de batteries, mais nous savons aussi que son industrie pourra consommer ces précurseurs dans le cadre de la zone de libre-échange continentale africaine. Le Zimbabwe, également, avec ses réserves de nickel, de lithium et de graphite, s’est manifesté. Des discussions sont en cours à travers notre bureau d’Afrique australe pour lui permettre de rejoindre l’initiative.

Il y a par ailleurs plusieurs pays, comme le Kenya et le Ghana, présents dans les technologies et la consommation de batteries, pour les engins à deux roues notamment, qui pourraient constituer des demandes intra-africaines.

Qu’est ce qui est fait pour garantir toutes les responsabilités dans la mise en place de cette chaîne de valeur de l’extraction jusqu’à la production ? Sur des sujets aussi importants que la traçabilité des minerais critiques, la lutte contre le travail des enfants, les questions de pollution et de responsabilité des multinationales ?

Nous avons eu en décembre des réunions avec les parties zambiennes et congolaises sur les sujets du verdissement, de la durabilité environnementale, afin que les investissements dans les ZES ne puissent pas entraîner de pollutions additionnelles, ni détériorer l’empreinte carbone des deux pays, mais aussi pour s’assurer que la dimension économie circulaire et la gestion des déchets soient parfaitement intégrées au projet. Car l’industrie des batteries est une industrie qui crée beaucoup de déchets. Nous sommes très conscients de cela. Sur les questions de gouvernance et de droits de l’homme, des discussions ont eu lieu avec Natural Resource Governance Institute (NRGI) et d’autres grands acteurs, notamment l’Initiative pour l’Industrie Extractive en RDC et en Afrique, pour pouvoir faire en sorte que ces dimensions soient également bien prises en compte.

A travers l’Entreprise générale du cobalt, la RDC entend encadrer et canaliser l’approvisionnement en cobalt issu des mines artisanales ; ces mines sont les plus concernées par les questions de pollution, de travail des enfants, etc. Si la RDC et la Zambie veulent vendre leurs batteries électriques aux acteurs mondiaux, il leur faudra prouver que toutes ces dimensions sont bien prises en compte.

Couverture photo: usine de batteries électriques © IA

Laisser un commentaire