Jeune Afrique

L’universitaire camerounais, l’un des sept émissaires du programme d’aide alimentaire « Grain from Ukraine », estime que Moscou joue un rôle paradoxal dans la fourniture de blés à certains pays du continent.
Enjeu humanitaire, économique et politique, la livraison de céréales en Afrique fait l’objet d’une bataille d’influence entre l’Ukraine et la Russie, en guerre depuis l’invasion de la première par la seconde, au début de 2022. Les deux pays figurent en effet parmi les cinq premiers producteurs et exportateurs de blé au monde. Ainsi, selon le Conseil international des céréales, de 2016 à 2021, plus d’un tiers des exportations de blé ukrainien sont allées à l’Afrique du Nord et de l’Est (Égypte, Tunisie, Maroc, Libye, Éthiopie et Kenya notamment).
De son côté, Moscou reste le premier fournisseur de blé de nombreux pays africains, l’Algérie et l’Égypte qui est dépendant à 80 % des importations en provenance de Russie. Chercheur principal et directeur régional au National Democratic Institute (NDI) pour l’Afrique centrale et de l’Ouest, localisé à Washington, Christopher Fomunyoh revient sur la logistique et les financements de ce programme.
Jeune Afrique : Comment se décline l’initiative « Grain from Ukraine » en Afrique ?
Christopher Fomunyoh : Le déclenchement de la guerre en février 2022 a provoqué une flambée des prix des céréales. Pour continuer à approvisionner les pays africains dépendants des importations de blé, un accord a été signé en juillet 2022, sous les auspices des Nations unies et de la Turquie, pour permettre à l’Ukraine et à la Russie de transporter des céréales à travers la mer Noire, en dépit de la guerre.
En novembre de la même année, le président ukrainien Volodymyr Zelensky a décidé de créer un comité international pour la prévention de la famine, afin d’aider son pays à mieux gérer cette initiative humanitaire. Car, pour Kiev, l’Afrique reste un continent mal connu : l’Ukraine n’y possède que douze ambassades.
Le pays a donc missionné sept émissaires, des personnalités informées maitrisant les défis et les opportunités en Afrique et pouvant la conseiller. Depuis, six pays ont bénéficié de l’initiative « Grain from Ukraine » : l’Éthiopie, la Somalie, le Kenya, le Nigeria, le Soudan, ainsi que le Yémen au Moyen-Orient. Près de 200 000 tonnes de céréales ont été distribuées.
Qui paie pour ce volet humanitaire ?
La relation est triangulaire. L’Ukraine produit les céréales et les met à la disposition des pays nécessiteux. Les pays partenaires au développement et certains alliés de Kiev se chargent de payer les cultivateurs ukrainiens et le transport des céréales. Dans ce cadre, le Programme alimentaire mondial (PAM) des Nations unies se charge de la distribution pour faire en sorte que les céréales arrivent aux populations les plus exposées à l’insécurité alimentaire.
Le programme a déjà été soutenu à hauteur de 200 millions dollars par les partenaires, mais le financement des prochaines cargaisons est-il pour autant assuré ?
Pour chaque cargaison de céréales, l’Ukraine se bat pour trouver des pays donateurs. Cela se fait au coup par coup. Par exemple, nous avons reçu des demandes des pays d’Afrique australe – Mozambique, Malawi, Madagascar et Tanzanie –, frappés par le cyclone Freddy en mars 2023. Leurs populations ont subi beaucoup de dégâts et ils souhaitent bénéficier de livraisons humanitaires en provenance d’Ukraine. Mais jusqu’à présent, cela n’a pas eu lieu, car il y a besoin de rassembler les financements nécessaires pour pouvoir livrer.
Il faut aussi tenir compte de l’évolution de la situation sécuritaire sur le terrain. Depuis juillet 2023, la Russie s’est retirée de l’accord de la mer Noire et le transport de céréales à travers le port principal d’Odessa s’est compliqué. Une bonne partie de l’infrastructure portuaire a été détruite lors d’attaques russes, de même que des stocks de céréale au cours des combats.
Le blé est utilisé en Afrique par la Russie comme un moyen de pression ? C’est quelque chose que vous constatez ?
Oui, nous le voyons. La Russie a livré du blé à la République centrafricaine. Il y a eu aussi une livraison russe vers le Burkina Faso. Je ne connais pas le tonnage exact, mais ce sont des gestes qui veulent signifier que la Russie aussi souhaite faire de l’humanitaire. Mais comparé à l’initiative ukrainienne, ce n’est pas aussi méthodique et bien pensé. Et c’est paradoxal : c’est cette même Russie qui s’attaque à l’infrastructure d’exportation et aux stocks de céréales, qui auraient pu soulager des populations africaines dans le besoin, qui prétend vouloir faire de l’humanitaire.

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