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La Banque africaine de développement (BAD) et le cabinet d’audit et de conseil KPMG travaillent à la mise en place d’un nouveau mécanisme de financement international à destination des pays africains producteurs de minerais critiques. Celui-ci consiste à émettre des prêts dont le remboursement et la solvabilité sont soutenus par un panier de ressources naturelles dans une opération garantie par une chambre de compensation.
Auguste Claude-Nguetsop, associé et responsable des services financiers chez KPMG à Johannesburg, répond à nos questions.
En quoi ce mécanisme de financement est-il innovant ?
Auguste Claude-Nguetsop : Beaucoup de pays africains échangent une partie de leurs ressources naturelles ou royalties contre des prêts, ce qu’ont pu faire la République démocratique du Congo (RDC) ou le Tchad par exemple, de façon unilatérale. Ce type de mécanisme ne bénéficie pas à ces pays, qui, souvent, ne possèdent pas les bonnes informations sur la valeur des matières premières dans le temps. Le deuxième problème est que, même si les prêts sont bien structurés, ils sont libellés en devises dures, c’est-à-dire en dollars, en euros ou en livres sterling. Or le remboursement comprend deux aléas : le risque de change en raison de la conversion des royalties obtenues en monnaie locale dans une devise dure, et le risque de convertibilité, c’est-à-dire qu’il faut trouver ces dollars ou euros. Enfin, troisième problème : même si l’échange de matières premières contre des prêts est contractualisé, le créancier n’a pas la garantie d’accéder aux ressources. Il manque un intermédiaire, une chambre de compensation, pour garantir la transaction. Les prêteurs émettent donc une prime de risque, ce qui renchérit le coût des prêts octroyés.
Le mécanisme proposé par la Banque africaine de développement (BAD), appuyée par l’équipe de KPMG en Afrique du Sud, répond à toutes ces contraintes. Il s’inspire par ailleurs du fonctionnement du système étalon-or et de l’arrimage du franc CFA sur l’euro (« F CFA peg »), garanti par des réserves et permettant la convertibilité.
Concrètement, l’idée est d’avoir accès à des prêts dont le remboursement et la solvabilité sont soutenus par un panier de ressources naturelles, garantis par une chambre de compensation. Mettre en commun plusieurs ressources naturelles permet de compenser les variations éventuelles de prix entre elles.
Vous évoquez la création d’une chambre de compensation. Pourrait-elle réellement garantir la livraison de matériaux critiques en cas de troubles politiques par exemple ?
Dans un contexte politique ou géopolitique instable, un nouveau gouvernement pourrait refuser la livraison des ressources naturelles, arguant du fait qu’un contrat serait mal structuré. La chambre de compensation doit donc être hébergée par une structure supranationale, comme la BAD ou la Banque mondiale, ayant du pouvoir et un risk rating très élevé. Il est quasi impossible de faire défaut à ce type d’institution. Le contrat devra être signé entre les trois parties : le pays, l’investisseur et la chambre de compensation.
Cette dernière sera hébergée par la BAD sur le continent. C’est une institution financière qui a l’habitude d’initier ce genre de structure autonome, comme elle l’a démontré avec Africa50, par exemple. Il faudra au préalable un vote des actionnaires de la Banque, mais cette chambre de compensation générera des profits redistribués aux pays et qui serviront aussi à encourager l’exploration.
Comment sera constitué ce panier commun ? Avec quelles ressources ?
Ce seront les matériaux critiques pour la transition énergétique, dont les perspectives de prix sont très largement à la hausse pour les trente prochaines années, au vu de la demande mondiale. Ce sont le lithium, le cobalt, le nickel, le manganèse, le cuivre, etc. Ces minéraux se trouvent dans plusieurs pays, et il s’agit de constituer un groupe de trois ou quatre pays, qui mettent en commun un petit pourcentage de leurs réserves ou de leurs royalties sur ces minéraux, de l’ordre de 5 % à 10 %. Cela permet de constituer un portefeuille de plusieurs milliards de dollars qui sert de garantie. Chaque pays pourra emprunter à hauteur de sa contribution au portefeuille et financer ce qu’il souhaite. La RDC, la Zambie, le Zimbabwe, l’Afrique du Sud, la Namibie, le Botswana, le Sénégal, notamment, sont intéressés. Ils auraient peu à mettre en gage et rembourseraient leurs prêts arrimés à un panier de minerais dont l’évolution des prix est plus avantageuse que celle du cours des devises dures. Et sans avoir à convertir chaque fois pour rembourser un prêt.
Quel est le montant des financements additionnels qui pourraient être mobilisés grâce à ce mécanisme ?
Aujourd’hui, 300 à 400 milliards de dollars par an manquent pour financer les grands projets d’infrastructures en Afrique. Selon nos études, le mécanisme de garantie basé sur un portefeuille de matériaux critiques pourrait rapporter 25 à 30 milliards de dollars par an, sur la base de 5-10 % de ressources ou royalties réservées.
Quel est le calendrier ?
C’est un processus politique à moyen terme. Nous souhaitons, dès 2025, mettre en place un pilote avec le Sénégal, la Zambie et deux autres pays. Il s’agira de faire un inventaire des réserves prouvées qui ne font pas encore l’objet de contrats existants. Nous aurons également une réunion des ministres de l’Énergie et des Finances des principaux pays africains bénéficiaires, sous l’égide de l’Union africaine, pour finaliser les termes du projet.
Notre objectif est d’installer la chambre de compensation dès 2026, pour préparer les contrats et tester le mécanisme. Elle aura pour actionnaires les pays africains bénéficiaires et l’idée est que, dès 2027, le mécanisme fonctionne.


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