Enjeux

Pour le royaume chérifien, le développement de la molécule verte revêt un intérêt stratégique national et de formidables opportunités d’exportation vers l’Europe. Tant et si bien que la structuration de l’écosystème hydrogène vert est piloté au plus haut niveau de l’État. « L’offre marocaine » réservera ainsi près d’un million d’hectares de foncier dédiés aux énergies renouvelables.

L’accord n’est pas passé inaperçu. A l’occasion de la visite d’État au Maroc du président français Emmanuel Macron, fin octobre 2024, TotalEnergies H2 (TE H2), Copenhagen Infrastructure Partners (CIP) et A.P. Møller Capital ont signé un contrat préliminaire de réservation du foncier pour un projet d’hydrogène vert à échelle industrielle. Dénommé « Chbika », ce projet vise la construction d’1 gigawatt de capacités solaires et éoliennes pour alimenter la production d’hydrogène vert par électrolyse d’eau de mer dessalée et sa transformation en 200 000 tonnes d’ammoniac vert par an à destination du marché européen. 

Chbika constituera la première phase d’un programme de développement visant à créer un centre de production d’hydrogène vert de taille mondiale.  Il permet à TE H2 (co-entreprise TotalEnergies et Eren) et ses partenaires danois de lancer les études d’avant-projet. Chbika est situé près de la côte Atlantique dans la région de Guelmim-Oued Noun, au Sud du Maroc. Il est le premier projet à avoir été sélectionné dans le cadre de l’Offre Maroc, lancée en mars 2024.

Outre celle du consortium franco-danois, une cinquantaine d’autres propositions de développements hydrogènes ou renouvelables ont été présélectionnées par les équipes de la société publique marocaine Moroccan Agency for Sustainable Energy (Masen). Établie initialement pour piloter les énergies renouvelables, Masen est devenue officiellement un point focal pour les projets intégrés d’hydrogène vert, depuis la soumission des dossiers jusqu’à la décision d’investissement approuvée par un comité de pilotage hydrogène vert qui comprend des représentants des autorités gouvernementales chargées de l’Intérieur, de l’Energie, de l’Industrie, de l’Eau, des Finances, de l’Intérieur, de l’Équipement, de l’Investissement et du Budget. L’agence revendique aujourd’hui l’installation de capacités de 2 360 MW éolien, de 857 MW solaire et de 2 120 MW d’énergie hydraulique dans le pays, ce qui représente près de 45% du mix électrique du Maroc.

Attirer les investisseurs internationaux

L’Offre Maroc ? Elle s’applique aux projets intégrés, de l’amont depuis la génération d’électricité à partir d’énergies renouvelables et l’électrolyse, jusqu’à l’aval avec la transformation de l’hydrogène vert en ammoniaque, méthanol, carburants synthétiques ainsi que la logistique. Entre mars et fin décembre 2024, une centaine d’investisseurs s’était déjà manifestée. Le Maroc a identifié 1 million d’hectares de foncier pour la filière et commencé à allouer la première tranche de 300 000 hectares, portant sur des lots de 10 000 à 30 000 hectares.

Pour encourager les investissements dans la filière, Rabat a modifié son cadre réglementaire et accorde des incitations fiscales et douanières (exonération du droit d’importation et de la TVA notamment). En parallèle, le royaume chérifien est en train de développer des infrastructures pour le stockage, dans des cavités salines, également le transport via un réseau de pipelines d’hydrogénoducs et de gazoducs transformés, et conduit un programme de construction de stations de dessalement d’eau de mer.

Pour le Maroc, comme pour l’Europe, le défi est aujourd’hui la décarbonation, qui passe par l’électrification verte pour le marché domestique et à l’export. Les dérivés de l’hydrogène vert serviront aussi les secteurs de l’acier et de l’ammoniac vert pour l’agriculture dont l’OCP est l’un des plus grands importateurs au monde. Le royaume chérifien vise 52 % d’électricité d’origine renouvelable d’ici à 2030 et entend atteindre la neutralité climatique d’ici à 2050.

Là où nombre de pays européens devront recourir aux importations d’énergies renouvelables ou aux dérivés de l’hydrogène vert pour répondre à la demande intérieure, la chance du Maroc serait de pouvoir développer in situ une filière complète et intégrée, grâce à son potentiel solaire et éolien. Le Maroc ambitionne de devenir un hub régional de l’hydrogène vert.

Ainsi, les investisseurs privés internationaux sont courtisés, les partenariats publics-privés encouragés. Le Cluster Green H2, lancé en 2021, est aussi le premier cluster dédié à l’hydrogène vert en Afrique, avec pour objectifs d’encourager la recherche, l’innovation, l’industrialisation des procédés autour de l’hydrogène vert. Un cluster qui regroupe les stars du secteur à l’instar d’Engie, de Siemens Energy, d’EDF, d’Air Liquide, de Vestas, Qair, John Cockerill, Sumitomo Corporation ou encore de Voltalia.

Au niveau de la coopération bilatérale, les choses se mettent en place également. L’Institut de recherche en énergie solaire et énergies nouvelles (IRESEN) et la Banque allemande de développement (KfW) ont signé, en décembre 2024, un contrat d’aide financière de 13,5 millions d’euros afin de soutenir la création et le développement de la plateforme Green H2A (Green Hydrogen to Applications Park), une infrastructure stratégique dédiée à la promotion des technologies de l’hydrogène vert et du Power-to-X (PtX). Cette plateforme sera codéveloppée par l’IRESEN, le groupe OCP et l’université Mohammed VI Polytechnique (UM6P).

Une cinquantaine de normes à décliner au niveau national

A l’appui de cette stratégie, réglementations et normes se développent. Si un cadre incitatif et un environnement favorable a été mis en place assez rapidement pour les investisseurs, il faudra attendre un peu pour des normes marocaines totalement dédiées à l’hydrogène vert… que les investissements se concrétisent justement.  

« L’écosystème local nous demande d’aller plus vite. Mais on ne peut pas développer des normes et des certifications, lesquelles ont vocation à accompagner la politique marocaine et rassurer les investisseurs locaux, sans que les premiers gros projets soient concrétisés (…) On est au stade de prévision d’investissements, à un stade pré-industriel (…) Le normalisateur ne peut avancer que si le demandeur a plus de besoin et attend des solutions. Nous pourrions anticiper mais il faut que l’industrie soit là. Mais une fois les investissements concrétisés, des normes adaptées au contexte marocain pourront voir le jour », indique Abderrahim Taïbi, directeur général de l’agence marocaine de normalisation IMANOR. L’écosystème local marocain est en demande en effet d’outils pour comparer, se rassurer et rassurer leurs partenaires étrangers qu’ils empruntent le chemin de l’hydrogène avec de bonnes pratiques.

Pour autant, le travail autour de l’hydrogène est enclenché. IMANOR a créé un comité national (miroir de l’ISO) sur les technologies de l’hydrogène dans le cadre de la loi marocaine sur la normalisation. En soutien des objectifs de décarbonation, l’agence de normalisation marocaine a également avancé sur la question des gaz à effet de serre (GES). L’IMANOR a mis en place un système de vérification des GES qui permet de vérifier à la source l’alimentation en énergie pour encourager les producteurs à aller vers les renouvelables et l’hydrogène vert, s’appuyant sur les normes ISO.

« La normalisation et certification des parties mécanique et électrique qui vont aider à produire de l’hydrogène vert sont en place ou en cours. Nous sommes en train de transposer au niveau marocain les normes internationales ISO, CEN et européennes afférentes », ajoute M. Taïbi. Demain, les producteurs, constructeurs, fournisseurs et sous-traitants marocains de l’écosystème hydrogène vert pourront être amenés à exporter en Europe, et donc à devoir faire un bilan carbone (intégré au périmètre scope 3), à apporter la preuve à leurs clients qu’ils ont réglé en amont les sujets liés aux émissions de GES.

Quant aux sujets portant sur la qualité de l’hydrogène vert et sa combustibilité, sur la traçabilité de la molécule verte, il est encore trop tôt, « c’est un horizon de moyen terme », indique l’IMANOR. Reste que la rentabilité de l’hydrogène vert n’est pas encore bien définie. Le coût de production demeure élevé. Il faudrait que la technologie évolue suffisamment vite, et donc les investissements dans le secteur, pour permettre des économies d’échelle. Un horizon incertain, tandis que le retour à la Maison Blanche de Donald Trump signe une reprise des investissements dans les hydrocarbures et affaiblit les engagements pris dans le cadre de l’Accord de Paris.

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