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À la tête d’une organisation qui prône le développement des hydrocarbures en Afrique, Verner Ayukegba, vice-président pour la politique internationale de l’African Energy Chamber, expose sa vision de l’état de l’industrie aujourd’hui en Afrique et les solutions pour insuffler une nouvelle dynamique après le retrait, notamment, des grandes banques internationales de projets clés pour le continent.
La Chambre africaine de l’énergie appelle à réinvestir dans les hydrocarbures en Afrique. Quels sont aujourd’hui les défis financiers auxquels fait face le secteur du pétrole et du gaz africain ?
Verner Ayukegba : Le secteur des hydrocarbures requiert beaucoup de capital. Lorsque l’on fore un puits, il y a à peu près 50 % de probabilités qu’il n’y ait rien dedans. TotalEnergies, par exemple, a creusé dans l’offshore angolais, en 2021, l’un des puits les plus profonds du monde pour une centaine de millions de dollars sans aucun résultat. Ce sont donc des capitaux énormes et à très haut risque pour la seule phase d’exploration. Le développement exige par la suite des milliards de dollars.
Les pays africains n’ont pas la possibilité de réunir de telles ressources financières, d’où le rôle des grandes compagnies. Ces dernières doivent pouvoir bénéficier d’un environnement juridique et financier favorable pour prendre les risques nécessaires.
Or la dernière décennie a été marquée par le retrait de nombreuses banques internationales qui ont cessé de financer les hydrocarbures pour être en ligne avec les exigences liées à la transition énergétique. Cela a conduit à une situation très difficile pour mobiliser des ressources pour l’exploration, et où seules les compagnies énergétiques et pétrolières ayant un bilan et un chiffre d’affaires très importants, ainsi que la technologie, ont pu supporter les risques. Soit à peine une dizaine dans le monde. De nombreuses sociétés se sont recentrées sur leur marché aux Etats-Unis pour exploiter le gaz de schiste, et l’Afrique a vraiment pris un coup.
Mais le contexte mondial a changé dernièrement. La guerre en Ukraine a posé la question de la sécurité énergétique, en particulier pour l’Europe, qui était très dépendante du gaz russe. La nouvelle dynamique redonne sa place aux hydrocarbures pour des questions de sécurité et remet le sujet de la transition énergétique à plus tard. On assiste donc à un retour en Afrique des compagnies exploratrices, et le continent se positionne comme une des alternatives au gaz russe et à l’égard d’autres sphères géopolitiques.
Dans ce contexte, qui finance les investissements dans le secteur des hydrocarbures ?
Pour la partie exploration nouvelle, ce sont les grandes compagnies et majors comme TotalEnergies, Shell, Chevron et Qatar Energy. Mais on a encore un gros déficit de financement pour ces phases exploratoires. Pour le développement, on voit des banques et institutions panafricaines, comme African Export-Import Bank (Afreximbank) et l’Africa Finance Corporation, on voit le britannique Standard Chartered et un certain nombre de banques qui ont relâché leurs restrictions par rapport au financement des hydrocarbures, à l’instar de JP Morgan. Cela concerne notamment des champs qui ont déjà été exploités, avec des ressources clairement définies. C’est mieux, mais pas encore au niveau de ce que l’on a connu il y a dix ans.
Quelles sont les solutions innovantes ou les tendances en matière de financement ?
Ce à quoi l’on assiste de plus en plus, c’est le rôle de quasi-banquier, en tant que financeur de projets, endossé par les traders. Tous les traders d’une certaine envergure, Trafigura, Vitol, Glencore, Mercuria, opèrent comme des « go between » entre leurs propres banques et les développeurs de projets. Ils financent le développement en prenant une marge et sont assurés de la livraison garantie d’une production future. Cela a pris de l’ampleur avec le retrait des banques.
Pour les petits projets, on voit de plus en plus de banques locales, comme UBA au Nigeria, impliquées dans l’achat de compagnies ou de champs pétroliers.
Et il faudra compter avec le lancement, d’ici à la fin de l’année 2025, d’African Energy Bank (AEB) par Afreximbank et de l’Organisation des producteurs de pétrole africains (APPO). AEB est en cours de capitalisation et mobilisera au début les principaux producteurs, mais le projet reste ouvert à tous les pays africains. La capitalisation visée est de plus de 100 milliards de dollars.
Qu’est-ce que cela apporte de plus d’avoir des banques africaines, et une banque en particulier dédiée au financement des projets pétroliers et énergétiques sur le continent ?
La mentalité est différente. On sera moins soumis aux pressions et politiques étrangères, moins tributaires de décisions qui n’ont pas l’Afrique vraiment à cœur. Nous resterons néanmoins dépendants en étant lié au système financier global. Il y a les actionnaires mais aussi les banques internationales et les institutions qui refusent le financement d’hydrocarbures très importants – surtout le gaz – pour le développement, la création de richesse et la compétitivité sur le continent. Pour des raisons liées aux objectifs de réduction des émissions de carbone et à la transition énergétique mais sans l’alternative du nucléaire, ce refus met en péril les aspirations économiques de beaucoup de pays africains. Nous ne pouvons pas aller aussi vite.
Dans une certaine mesure, les banques africaines sont plus réalistes quant au rythme à suivre. C’est pour cela que la Chambre africaine de l’énergie fait du lobbying auprès de banques locales pour s’engager auprès de la future AEB. Nous discutons aussi avec les banques internationales pour qu’elles révisent leurs politiques par rapport au financement des projets énergétiques et électriques, mais aussi des projets d’hydrocarbures.
Vous avez le sentiment d’être entendu ?
Avant la crise ukrainienne, pas beaucoup, mais, depuis la guerre, une certaine réalité s’est imposée. Les gens ont vu ce que cela signifiait de ne pas avoir de sécurité sur le plan énergétique ou d’avoir des prix très élevés.
Nous avons besoin d’énergie à bas coût pour permettre l’industrialisation du continent, pour cultiver les terres arables plutôt que d’importer les produits agricoles, pour fabriquer de l’ammoniac et des engrais sur place pour l’agriculture, pour sortir les populations de la pauvreté. On ne le fera pas sans les hydrocarbures, et le gaz en particulier. Il ne suffit pas seulement d’apporter de l’éclairage solaire dans un village.
À condition que la production d’hydrocarbures profite aux marchés africains et ne soit pas exportée…
C’est un problème, je vous l’accorde. Notre challenge est de dire aux gouvernements africains : « Exportez ce qui a été traité dans le pays. » Une certaine valeur ajoutée doit être créée plutôt que d’exporter du pétrole et du gaz brut, et nous voulons changer de logiciel pour pouvoir utiliser le gaz en Afrique et, ainsi, développer l’industrie.
Couverture photo: Verner Ayukegba, © DR


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