Enjeux
La Commission européenne a adopté au cours de l’été 2025 une stratégie pour la résilience dans le domaine de l’eau. Qu’apporte cette nouvelle stratégie au regard de la réglementation existante ? Comment décliner et financer les priorités sur le terrain ?
Il y a urgence, souligne l’Union européenne, à renforcer la sécurité dans le domaine de l’eau, menacée par le changement climatique, les pollutions et les crises. Car malgré une trajectoire tracée à il y a 20 ans, les pays européens n’ont pas su, dans l’ensemble, prendre les mesures adéquates pour respecter la réglementation existante et gérer durablement la ressource eau. Une ressource pourtant critique et vitale pour les citoyens, les agriculteurs, les entreprises et l’environnement. Aujourd’hui, la pénurie d’eau affecte chaque année 30% des sols européens. Tandis que les phénomènes météorologiques extrêmes s’amplifient, les conséquences négatives sur la disponibilité en eau potable, la santé, l’approvisionnement en denrées alimentaires ne feront que s’aggraver, entamant la croissance économique. Cinq des dix principaux risques mondiaux pour les entreprises sont liés à l’eau, relève ainsi la Commission. Dans l’ensemble de l’UE, seulement 37% des masses d’eau de surface présentent un bon état écologique et à peine 29% un bon état chimique, précise-t-elle encore.
L’objectif de la nouvelle Stratégie européenne pour la résilience dans le domaine de l’eau, publiée en juin 2025, cible ainsi trois grands objectifs : i) restaurer et protéger le cycle de l’eau ; ii) garantir une eau propre et abordable pour tous ; iii) construire une économie de l’eau résiliente, intelligente et compétitive. Ces objectifs sont déclinés en actions phares, actions intermédiaires clés et principes directeurs couvrant la période 2025-2033.
Si cette stratégie ne semble ne pas apporter grand-chose de neuf sur le fond, à priori, sa valeur ajoutée néanmoins réside dans une articulation plus lisible et cohérente des différentes réglementations et orientations existantes. « Elle agit comme un chapeau sous lequel viennent se compléter toutes les directives existantes qui fonctionnaient un peu en silos, côte à côte. Jusqu’à présent, il y avait une directive-cadre sur l’eau (DCE) extrêmement forte avec des directives filles comme la directive sur les eaux souterraines, la directive eau résiduelle urbaine, la directive eau de boisson, la directive eau de baignade. On avait aussi une directive sur les inondations, sur les eaux marines, etc. Cette stratégie globale vient mettre du lien et donner un but unique et commun qui est la résilience. Résilience comme capacité de gérer des risques liés à l’eau : c’est-à-dire le trop d’eau, le pas assez d’eau, l’eau trop polluée, des écosystèmes aquatiques trop dégradés pour qu’ils puissent fonctionner correctement. Et puis les infrastructures, obsolescentes ou du moins vieillissantes, qu’il faut renouveler. Il y a une réflexion systémique. C’est la première fois qu’un texte sur l’eau aborde aussi la gestion des terres et des sols, ce qui va conduire les différents acteurs publics et privés, œuvrant dans la planification urbaine, l’aménagement… à se parler, à refaire toutes les trames, vertes, bleu, marron, turquoises », commente Maria Salvetti, économiste à la Florence School of Regulation et spécialiste des politiques publiques de l’eau.
Les États membres sont désormais appelés à une mise en œuvre effective du corpus de règles existantes, à commencer par le cadre de l’UE pour soutenir la quantité et la qualité de l’eau douce (directives cadre-eau et inondations), en vue de rétablir le cycle de la source à la mer. Un examen à mi-parcours des progrès de cette stratégie européenne est prévu en 2027. Une évaluation complète, y compris des actions nationales, est prévue pour 2029.
Améliorer l’efficacité hydrique
Concrètement, l’Europe devra améliorer l’efficacité hydrique d’au moins 10% d’ici 2030. Efficacité s’entendant par toutes les mesures nécessaires prises pour réduire d’abord la demande en eau (baisser la consommation, lutter contre les fuites, réutiliser les eaux usées), avant d’exploiter des ressources supplémentaires. Les États membres sont encouragés à fixer leurs propres objectifs en matière d’efficacité hydrique, en fonction de leur situation nationale.
Partant du constat que les niveaux de fuite dans les réseaux d’approvisionnement varient entre 8% et 57% selon les pays, il faudra investir dans la modernisation des infrastructures hydriques et adopter des solutions numériques et d’intelligence artificielle pour détecter les pertes (compteurs intelligents et télédétection). La stratégie met aussi l’accent sur le rôle essentiel des consommateurs et des entreprises pour agir à la maison et au travail. Dans l’industrie, l’UE définira des normes de performance minimales en matière de consommation d’eau pour les centres de données, encouragera la réutilisation des eaux usées ou encore les avancées technologiques dans le domaine du refroidissement. Une autre piste sera de réduire l’empreinte hydrique des produits dans le cadre du Règlement sur l’écoconception des produits durables et de l’Écolabel européen afin de donner aux consommateurs les moyens de réduire leur consommation d’eau en optant pour des produits moins polluants et plus économes en eau. Dans l’agriculture, l’efficacité hydrique sera encouragée via les plans stratégiques nationaux de la PAC pour cibler l’irrigation au goutte-à-goutte.
Améliorer la rétention et la qualité des eaux
L’objectif de la DCE qui était d’atteindre le bon état écologique et chimique de toutes les masses d’eau d’ici 2027 « reste la boussole pour l’action » de la Commission. Celle-ci demande notamment aux pays, régions, municipalités et autres acteurs, notamment agriculteurs et industriels, de coordonner et d’intensifier les efforts visant à améliorer la rétention d’eau dans les sols et traiter les pollutions, dont les substances chimiques per- et polyfluoroalkylées (PFAS) présentes dans l’eau potable.
D’ici à 2027, les agriculteurs devraient avoir intégré des pratiques en vue d’améliorer la santé des sols sur 47% de la surface agricole de l’UE (au-delà des exigences obligatoires), comme le suggèrent les plans stratégiques relevant de la PAC. Pour y parvenir, l’agriculture de précision permettant d’ajuster l’utilisation des intrants (eau, pesticides, engrais) doit se généraliser. En milieu urbain, les « villes éponges » et les solutions sur la nature pour l’infiltration des eaux pluviales sont plébiscitées. D’ici à 2033, toutes les villes européennes de plus de 100 000 habitants devraient avoir mis en place des plans intégrés de gestion des eaux urbaines résiduaires donnant la priorité aux solutions fondées sur la nature et aux infrastructures vertes et bleues, souligne la stratégie européenne.
Piloter et innover
L’ensemble des actions à mettre en œuvre nécessite des connaissances et données approfondies sur tout le cycle de l’eau. D’où l’élaboration d’indicateurs de rareté de l’eau et des orientations techniques sur les plans de gestion de la sécheresse à horizon 2026-2027, ainsi que le lancement d’un pôle thématique sur l’eau dans le cadre de Copernicus. A un autre niveau, la finalité est de stimuler la compétitivité, attirer les investissements et promouvoir l’industrie européenne de l’eau. 40% des brevets relatifs aux technologies hydriques dans le monde sont déposés par des chercheurs et entreprises européens.
La Commission entend ainsi lancer une Alliance industrielle intelligente pour stimuler l’innovation et s’assurer d’un vivier de compétences professionnelles dans le secteur de l’eau. En lien avec le Pacte pour une industrie propre, la Commission souhaite explorer les possibilités d’inscrire dans les appels d’offres publics les aspects liés à la résilience hydrique, tout en simplifiant l’accès aux PME.
Quels financements ?
Près de 55 milliards d’euros par an sont investis dans le domaine de l’eau (potable et assainissement essentiellement) par l’UE, la Banque européenne d’investissement (BEI) et les budgets nationaux. Un montant insuffisant. La Commission estime à 23 milliards d’euros le déficit d’investissement annuel dans le domaine de l’eau en Europe et bien davantage pour progresser vers la résilience de l’eau (stocker l’eau de pluie dans les écosystèmes, traiter les eaux industrielles, etc.). En zoomant sur la France, il ressort que les besoins à couvrir pour combler le retard dans les infrastructures eau-assainissement (incluant la délégation de service public) sur les prochaines années sont estimés à 4,6 milliards d’euros par an, selon la Banque des territoires. Les collectivités françaises investissant aujourd’hui près de 7 milliards d’euros par an.
Pour mettre en œuvre sa nouvelle stratégie, la Commission s’est engagée à augmenter les fonds disponibles au titre de la politique de cohésion dans le domaine de l’eau (actuellement 24 mds€ sur 2021-2027) et à adopter une feuille de route pour les crédits « nature ». De son côté, la BEI lancera un nouveau programme pour l’eau et un nouveau mécanisme de conseil pour une eau durable, prévoyant de mettre à disposition plus de 15 milliards d’euros de financements sur la période 2025-2027. Le coup d’accélérateur donné par la Commission européenne sera-t-il suffisant ? On peut raisonnablement en douter.
A lui seul, le coût économique du nettoyage de la contamination par les PFAS (substances chimiques per- et polyfluoroalkylées) en Europe a été estimé entre 5 et 100 milliards d’euros par an, le secteur de l’eau à lui seul devant faire face à une augmentation pouvant atteindre 18 milliards d’euros par an pour le traitement de l’eau potable, tandis que le coût du traitement des eaux usées et de la gestion des boues d’épuration serait encore plus élevé. Ce coût a été estimé en janvier 2025 par le Forever Lobbying Project, consortium de journalistes européens appuyé par des universitaires et experts scientifiques. Une estimation reprise par la Commission. Celle-ci appelant de ses vœux une initiative public-privé en 2027 pour réaliser une percée technologique afin de détecter et traiter les polluants éternels.
Le modèle de financement courant des collectivités illustré par le principe « l’eau paie l’eau » est mis à mal, entre recettes fluctuantes s’appuyant sur des volumes variables et coûts fixes appelés à augmenter. En période de tensions budgétaires, le recours aux subventions serait limité. Ainsi, les investisseurs privés sont largement appelés à la rescousse et des mécanismes existants réaffirmés et renforcés comme le principe du pollueur-payeur à travers notamment la responsabilité élargie du producteur (REP), mais aussi le paiement pour services écosystémiques ou encore l’émission d’obligations vertes et bleues. « S’il y a un outil à préserver c’est la REP devenue de facto un nouvel outil de financement des mesures curatives et si mis à un niveau suffisamment dissuasif, cela pousse les industriels à modifier leurs comportements et les molécules dégradables mises sur le marché », pointe Maria Salvetti, économiste.
Batailles en vue
Représenté par BusinessEurope, le patronat européen a salué la décision de la Commission de s’abstenir de proposer de nouvelles législations européennes venant « alourdir la charge réglementaire », privilégiant l’amélioration de la mise en œuvre des instruments existants. Néanmoins, l’organisation critique la rigidité des principes « un seul mauvais résultat invalide tout » et de « non-détérioration », et demande une application plus proportionnée et flexible de l’article 4 de la DCE. BusinessEurope jugeant l’objectif indicatif de 10% d’amélioration de l’efficacité hydrique de l’UE d’ici 2030 comme potentiellement irréalisable et disproportionné. Le patronat européen insiste également pour que l’échéance de 2027 pour atteindre le bon état des masses d’eau soit reportée : le délai créant une incertitude juridique et entravant l’octroi de permis industriels, selon lui. De leur côté, les industries pharmaceutiques et cosmétiques, représentées par Cosmetics Europe et l’Efpia, s’opposent fermement à la mise en œuvre du système REP introduit par la directive sur les eaux usées, qui leur imposerait de financer 80% des coûts d’investissement et d’exploitation pour le traitement quaternaire des micropolluants.
Christelle Marot

Questions à Brice Blondel, préfet de la Charente-Maritime
« Il y a nécessité de préserver la qualité des nappes captives
Quels sont les risques pour le département de la Charente-Maritime, territoire majoritairement agricole ?
Plusieurs bassins ou cours d’eau sont en déficit structurel, c’est à dire ne sont plus suffisamment alimentés à leur période d’étiage pour permettre des usages non contrôlés, ne portant pas atteinte au bon état des eaux et de la biodiversité. Les prélèvements agricoles font donc l’objet d’une autorisation, décroissante dans le temps jusqu’en 2027, parfois avec des décisions juridictionnelles forçant le retour à l’équilibre à se faire plus ou moins brutalement. Ce qui met la profession agricole sous tension et pose le sujet de conflits d’usage potentiels pour demain. Car la Charente alimente aussi les prélèvements pour l’eau potable.
Dans ce contexte, que signifie agir pour la résilience dans le domaine de l’eau ?
Il y a nécessité de préserver la qualité des nappes captives pour que les prélèvements opérés pour l’eau potable puissent se faire sans dépendre nécessairement du fleuve qui, à terme, pose question par rapport à l’augmentation de la population, à l’irrigation, aux consommations liées à l’activité économique. Aujourd’hui, 80 captages d’eau potable dans les nappes phréatiques sont fonctionnels. Mais 170 ont été fermés ces 20 dernières années en raison de polluants détectés. D’où une action forte que le département est en train d’initier en concertation avec les agences de l’eau, les producteurs d’eau potable, la Chambre d’agriculture notamment, afin de préserver trois captages, utilisés par une centaine d’agriculteurs sur 3 000 hectares. L’idée est de les amener à changer de pratiques agricoles, à cesser l’utilisation de pesticides, d’engrais, à abandonner le maïs pour se tourner vers le chanvre par exemple, filière que nous appuyons, ou vers le bio, en échange de paiements pour services environnementaux.
Propos recueillis par C.M.


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