ENJEUX
Entre puits de carbone naturels parmi les plus importants au monde et biomasse abondante, le continent dispose d’un large potentiel pour générer des crédits carbone volontaires. La qualité des projets sera-t-elle au rendez-vous ?
« Nous sommes à un tournant sur les marchés du carbone (volontaires) en Afrique : des opportunités de croissance sont permises grâce à une intégrité accrue et l’émergence de l’article 6.2 de l’Accord de Paris », relevait en substance Marc Baker, directeur de Carbon Tanzania, à la veille du Carbon Markets Africa Summit, tenu fin octobre 2025 à Johannesburg.
Négociées durant neuf ans, les règles d’application de l’article 6 de l’Accord de Paris sur les marchés carbone, régissant les échanges d’émissions de CO2 entre pays et entreprises, ont été finalisées lors de la COP29 de Bakou fin 2024. Et les marchés africains entendent bien, aujourd’hui, se saisir de ces modalités pour lever les financements dont ils manquent cruellement pour leur développement et la lutte contre le réchauffement climatique. « Les marchés du carbone offrent une opportunité sans précédent de transformer des secteurs clés tels que l’agriculture, l’énergie, la foresterie, l’industrie et la gestion des déchets », souligne l’Alliance ouest-africaine sur les marchés du carbone et le financement du climat, dans sa Déclaration de Pointe Sarène, adoptée le 8 octobre 2025. La Déclaration appelle instamment à la mise en place d’un « marché régional harmonisé du carbone en Afrique de l’Ouest. Il s’agira d’aligner les systèmes de mesure, de déclaration et de vérification (MRV), de normaliser les méthodologies et d’établir des registres nationaux interopérables afin de garantir la transparence et la crédibilité ». L’Alliance, dont la coordination est assurée par le Sénégalais Ousmane Fall Sarr, représente 16 pays d’Afrique de l’Ouest. Elle est soutenue par la Banque ouest africaine de développement (BOAD), la Banque africaine de développement (BAD), les gouvernements allemand et britannique.
Le continent africain estime pouvoir valoriser plusieurs millions de tonnes d’équivalent CO2, grâce à des mesures d’évitement (solaire, éolien, cuisson propre en particulier) et de réduction-séquestration de gaz à effet de serre avec des solutions basées sur la nature (reforestation, restauration de mangrove, agroforesterie, etc.). Des crédits carbone, que nombre de pays africains en mal de ressources financières et souffrant d’un recul de l’aide au développement, aimeraient voir se transformer en une pluie de dollars, se chiffrant par milliards. « Sur les dix dernières années, l’Afrique de l’Ouest a généré autant de crédits carbone sur les marchés volontaires que des pays comme l’Ouganda, par exemple, soit autour de 27 millions de tonnes d’équivalent CO2 à éviter ou à séquestrer. La baseline est plus basse, mais le potentiel en Afrique de l’Ouest est bien plus grand qu’en Afrique de l’Est, pour la bonne raison que son économie est plus polluante (…) Certains pays comme le Bénin, la Côte d’Ivoire, le Sénégal, le Nigeria, le Ghana ont mis en place des réglementations carbone pour définir des processus de non-objection des projets donnés par les autorités ou mettre en place des organes spécifiques comme les bureaux du marché carbone. Aujourd’hui, la volonté est là d’aller plus loin vers une régulation plus forte, de façon à que les retombées de ces projets carbone puissent être plus grands tant pour les États que pour les communautés affectées. Il y a un souci d’harmonisation et de passage à l’échelle au niveau régional, afin de mutualiser les expériences et les connaissances sur ces marchés et attirer plus de flux financiers. Ce qu’ont convenu les États membres de la CEDEAO lors de la rencontre de Pointe Sarène », indique Yves Mariko, chef économiste à l’African Energy Transition Services (AETS), société spécialisée en finance climatique.
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Faire un donFaire un don mensuelFaire un don annuelDans le cadre CEDEAO, la mise en place d’une plateforme régionale d’échange de crédit carbone vise à faciliter la mise en relation entre porteurs de projets locaux et acheteurs internationaux tout en réduisant les coûts de transaction, très élevés actuellement, en raison des asymétries d’informations. La Suisse, la Suède, Singapour, le Japon sont des États acheteurs de crédits carbone au Sénégal et au Ghana, en vertu d’accords bilatéraux (article 6.2 de l’Accord de Paris). Des industriels ayant pris des engagements de réduction de leurs émissions de gaz à effet de serre (GES) ou soumises à un mécanisme de compliance voire de taxe carbone, comme dans le secteur de l’aviation civile par exemple (mécanisme Corsia), sont également acheteurs.

Si le potentiel n’est pas à contester, -l’Afrique possédant des puits de carbone naturels parmi les plus importants au monde, au Gabon, en République démocratique du Congo, au Mozambique, en Tanzanie, à Madagascar-, son exploitation pour lutter contre le réchauffement climatique et sa valorisation en crédits carbone sont sérieusement contestés. Des révélations, en 2023, du Guardian et de Die Zeit pointant une exagération de l’efficacité des projets carbone certifiés par l’organisation américaine Verra (Verified Carbon Standard) ont scandalisé l’opinion. Des recherches scientifiques plus récentes ont également confirmé la faible additionnalité des projets de conservation forestière comme les projets Redd+, mécanisme onusien créé en 2005 et dédié à la lutte contre la déforestation, et dont les crédits carbone avaient fini par représenter un quart des crédits émis sur le marché de la compensation volontaire. D’autres problèmes structurants persistent : fuites d’émissions, vérification insuffisante, manque de permanence. La COP29 a permis des avancées réglementaires et aux États de progresser vers un marché mondial de conformité, mais « la question de la qualité des crédits n’a pas été suffisamment abordée, menaçant la crédibilité du ou des marchés volontaires de crédit carbone », rappelle Stephen Lezak, chercheur à la Smith School de l’Université d’Oxford et coauteur d’une revue de la littérature sur les crédits carbone publiée en octobre 2025 dans Annual Reviews, intitulée « Are carbon offsets fixable ? ».
Le biochar, une solution technologique émergente
Bien que les critiques soient fondées, pas question pour l’Afrique de se priver d’une telle manne financière. Les risques de greenwashing et de fraude pourraient être limités par la capacité à mettre en œuvre des projets dits de haute intégrité, retirant et stockant durablement le CO2. Alors exit les projets d’évitement comme la lutte contre la déforestation ? Des solutions innovantes comme le biochar, ce condensé de carbone stabilisé, issu de la pyrolyse de résidus agricoles, émergent. Des certificateurs non plus généralistes mais spécialisés sur des segments comme Isometric ou Puro.earth (Nasdaq) pour le biochar sont plébiscités par les porteurs de projets. En parallèle de nouveaux vecteurs d’informations se développent, portés par des compagnies d’assurances ou des agences de notation qui taguent les projets fiables et crédibles en matière d’intégrité environnementale. Ce que font les agences britanniques BeZero Carbon et Sylvera depuis 2020 notamment. « On voit un fort développement de ces projets de séquestration de CO2, reforestation et biochar, pour lesquels la crédibilité semble plus forte et qui affichent d’ailleurs des prix du carbone plus élevés que tous les autres types de projets. Par exemple, le biochar origine Afrique s’échange autour de 120 dollars la tonne, contre 3 dollars pour une tonne de crédit carbone issue des foyers améliorés (cuisson propre) et 12 dollars si elle s’échange aux termes de l’article 6 de l’Accord de Paris », relève Yves Mariko de l’AETS.
Avec un premier site prototype au Cameroun, quatre sites industriels de production de biochar au Brésil et un autre en construction (en 2025), la greentech française NetZero dans laquelle le géant marocain des phosphates OCP a pris des parts en 2024 entend se développer également sur le continent africain. L’Afrique de l’Ouest et de l’Est sont dans le viseur. NetZero exploite directement des usines de biochar alimentées en biomasse locale ou fournit des solutions type franchise (usine, formation, certification) avec à la clé la vente de crédits carbone, à des entreprises du Nord essentiellement. « En contexte tropical, le biochar améliore significativement les rendements agricoles, en général de 20 à 40% et jusqu’au-delà de 100% sur certaines cultures en Afrique (…) C’est une solution technologique stable et irréversible pour éliminer du carbone atmosphérique, contrairement à la reforestation ; c’est aussi une solution avec un impact climat beaucoup plus clair à la différence des émissions évitées, critiquées pour leur manque de fiabilité. Avec le biochar, nous nous positionnons sur le marché volontaire des crédits carbone à séquestration longue durée et travaillons avec le certificateur Puro pour valider la quantité de carbone séquestrée. Nous sommes associés au développement de leur standard, conçu dans une approche très itérative », indique Axel Reinaud, directeur général et cofondateur de NetZero.
A moyen terme, les développeurs de projets en Afrique pourraient s’inspirer des travaux de l’Union européenne qui s’emploie depuis l’entrée en vigueur fin 2024 de la Réglementation européenne sur l’élimination du carbone et l’agriculture du carbone (CRCF), à élaborer et proposer des méthodologies de certification et vérification de crédits carbone pour des solutions technologiques innovantes permettant le stockage à long terme du CO2, à l’instar du biochar, de la capture océanique, de la restauration de tourbières, etc. L’UE s’étant fixée 2026 pour l’émission des premières unités certifiées.
Pour autant le biochar en Afrique reste une solution émergente, non pas liée à l’absence de marché mais plutôt à un déploiement agricole qui reste limité à de petites surfaces, à contrario du Brésil. La biomasse nécessaire à la production de biochar africain est un sujet très local, dans les mains d’unités agricoles très fragmentées.
Ainsi, malgré l’intérêt de la solution pour nourrir les sols et augmenter la productivité agricole, la plupart des pays africains restent centrés sur des projets de reforestation ou d’émissions évitées afin de générer des crédits carbone, s’exposant au greenwashing, à des retombées contestables voire à l’accaparement de terres. L’ONG sud-africaine African Parks a vendu en 2025 ses premiers crédits carbone pour près de 7 millions de dollars grâce à la captation de 350 000 tonnes d’équivalent CO2 générées en 2023 et 2024 sur une aire de 23 000 km2 au sein de son parc de Chinko en République centrafricaine. Des crédits carbone certifiés Redd+. De son côté, L’organisation américaine Terraformation entend générer 100 millions de dollars de crédit carbone certifiés par Verra à partir de 2033 en restaurant 14 000 hectares de forêts dans l’Est du Cameroun.


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