Casablanca, une ville sans bidonvilles?

Jeune Afrique

Le Grand Casablanca compte 36% des bidonvilles du pays, où vivent près de 500 000 habitants. Pour les résorber, un programme de 8 milliards de dirhams a été lancé.

Fin de journée dans le quartier de Ben M’Sick, à la périphérie de Casablanca. Sur un immense terrain vague et rocailleux, quelques ânes et des chevaux décharnés broutent une herbe clairsemée, jonchée de détritus. Des poules s’ébattent. A la fenêtre, d’une masure brinquebalante, faite de tôles, de bric et de broc, Hakima se penche, interpelle son enfant. Du linge sèche dans le vent. Son mari Naji, 63 ans, se désole. Ils sont sept à occuper l’étage et autant au rez-de-chaussée habité par sa mère, sa soeur et ses enfants. Seule distraction, la télévision qui trône dans une pièce exiguë, toute en longueur, et qui diffuse les chaînes satellitaires arabes. Au mur, dans un cadre en bois, la photographie jaunie de Mohammed V, grand-père du monarque actuel. Allongée sur un matelas à même le sol, la vieille mère se lève sur un coude, rappelle qu’elle a toujours vécu ici. Elle a 81 ans. « Au total, nous sommes quinze, nous souhaitons un appartement par famille, mais nous n’avons pas les moyens de régler deux mensualités », explique Naji. A trois mètres de là, deux frères et leurs familles respectives se partagent une autre baraque. Lui, c’est Mohamed, marié, deux enfants. Il gagne sa vie comme cuisinier dans un restaurant du quartier, pour environ 3 000 dirhams par mois. Dans les années 80, comme d’autres, il a donné plus de 10 000 dirhams à l’Etat marocain pour pouvoir bénéficier d’un terrain et du droit de construire une maison, qu’il aurait habité avec son frère. C’était un programme lancé par les autorités. « On m’a demandé d’attendre et d’attendre encore. Et on a rien vu venir. Maintenant, on nous propose un appartement de 60 m². Mais nous sommes deux familles !», s’insurge t-il.

Du bidonville de Ben M’Sick, qui comptait plusieurs milliers de familles, il y a une quinzaine d’années, il ne reste plus grand chose, une trentaine de baraquements tout au plus. La plupart des anciens voisins sont partis vivre à Tacharouk, banlieue esseulée et triste à quelques kilomètres. Bénéficiaires d’un programme de relogement, elles sont près de 336 familles à avoir pu obtenir un microcrédit auprès de la fondation Zakoura, en moyenne 30 000 dirhams, un tiers de son coût, pour acquérir un appartement. Des logements largement subventionnés par l’Etat.

Dans la rue en pente, le soleil décline, de jeunes enfants tapent dans un ballon de football. Les plus grands, assis sur les marches d’un immeuble, discutent, passent leur ennui dans un paquet de cigarettes. Des immeubles de 4 à 5 étages se répondent. C’est la holding publique Al Omrane qui a achevé la construction des logements. Dans son appartement, au deuxième étage, Moutir Badia est heureuse. Dans 18 mois, elle aura soldé le prêt de 25 000 dirhams sur 5 ans, qu’elle a contracté auprès de Zakoura et sera propriétaire avec son mari du 64 m² à Tacharouk. Le salaire de son mari, pompiste dans une station service du centre ville de Casablanca, permet de régler les mensualités de 567 dirhams. Elle, qui vient de Carrières Sidi Othmane, se sent désormais un peu plus en sécurité. Dans son ancien bidonville, le feu était sa hantise. Pour autant, Tacharouk n’est pas un modèle du genre. Pas ou peu d’espaces verts, d’équipements sportifs ou culturels, pas d’activités commerciales ou d’échoppes. Issus des mêmes quartiers, les populations sont restées les mêmes, sans se mélanger socialement. Et puis « le problème, explique Aziz Benmaazouz, directeur général de Zakoura, c’est que les bidonvillois ont reproduit à Tacharouk leur mode de vie. Ils continuent à faire de l’élevage. Rapidement, les intérieurs d’immeuble se sont dégradés. Il y a des problèmes de propreté et pas de syndic ».

Coup d’accélérateur

Pour Abderrahmane Ifrassen, directeur général de la société Idmaj Sakan, qui veille à la réalisation du programme de lutte contre les bidonvilles au niveau de la région du Grand Casablanca, il s’agit d’éviter ce qui a été fait à Tacharouk. « Ce sont des bidonvilles en hauteur. Les voies sont étroites, il n’y a pas d’équipement (…) On ne peut pas simplement résoudre le problème des bidonvilles en donnant des terrains et en relogeant. Sinon, on se retrouve avec la même population et les mêmes problèmes. Il faut rénover l’ensemble des quartier, mettre des équipements sociaux, culturels, des jardins, créer des zones d’activités, apporter de l’emploi ». Créée il y a deux ans, la société régionale Idmaj Sakan compte dans son conseil d’administration les directions et collectivités locales de Casablanca, la préfecture, la région, la mairie, le promoteur Al Omrane, la Caisse de Dépôt et de Gestion (CDG). Son objet est d’accélérer la résorption des bidonvilles sur la région du Grand Casablanca, via un vaste programme de 8 milliards de dirhams, abondé à hauteur de 3 milliards par le Fonds de solidarité pour l’habitat (FSH), fonds étatique. Pour le reste, ce sont les bénéficiaires, les propriétaires et les collectivités locales, qui devront mettre la main au portefeuille. Pour les populations dans le besoin, le Fogarim, Fonds de garantie de l’Etat pour les revenus irréguliers et modestes, permet d’accorder des prêts, via les établissements CIH et Groupe Banque Populaire, au taux de 5%.

Poumon économique du Maroc, Casablanca compte 36% de l’ensemble des bidonvilles du pays, soit 98 000 ménages (500 000 habitants), répartis sur plus de 450 « poches ». A fin 2007, des opérations de recasement ont été lancées à destination de 35 000 ménages. Il reste donc 63 000 ménages à reloger sur la période 2008-2012, pour faire de Casablanca « une ville sans bidonvilles ». La stratégie ? S’attaquer au bidonville dans son intégralité et agir vite pour reloger les populations, afin d’éviter que celui-ci ne réapparaisse.

Un stade à Sidi Moumen

A Sidi Moumen, le plus gros bidonville de Casablanca (23 000 ménages) et tristement célèbre pour avoir été le lieu d’origine des kamikazes impliqués dans les attentats de 2003, les autorités ont décidé début 2008 la construction d’un immense stade de football pour 1,8 milliard de dirhams. Histoire de désamorcer les tensions. En attendant, les opérations de relogement vont bon train à Douar Skouila et Douar Thomas, deux quartiers parmi les plus denses et les plus difficiles. Ça et là, les vestiges de mur de briques, des monceaux de plâtres, sur des emplacements vides, témoignent d’une vie passée. « Pour être bénéficiaire d’un logement, il faut raser sa baraque au préalable », explique Zahidi Elarbi, membre de Resaq, le réseau des associations de quartiers de Casablanca, et professeur de langue arabe dans une école primaire de Sidi Moumen. Deux options sont proposées aux habitants : l’achat d’un appartement de quelques 60 m² pour 200 000 dirhams, subventionné à 50%, ou celui d’un lot bi-familial, un terrain de 80 m² pour 40 000 dirhams, afin de construire une maison de trois étages, à se partager entre les familles. « Les gens préfèrent cette dernière solution, ils peuvent économiser sur le coût de la construction. Et cela fait deux niveaux par famille, donc, à terme, ils peuvent louer ou vendre l’un des niveaux », indique M. Ifrassen.

A Douar Thomas, le sol est détrempé, la pluie s’est arrêtée. A la borne fontaine, des femmes attendent leur tour. Une fillette joue pieds nus dans la boue. On les appelle « mosiba », « les grands problèmes ». Eux ce sont les familles « complexes », recomposées, nombreuses, bref, celles pour qui les choses traînent. Au numéro 397, trois portes. Damia vit là avec ses nombreuses filles. Elle occupe un premier foyer avec les plus jeunes. Les autres pièces sont habitées par les deux aînées, avec des enfants à charge ; l’une est veuve, l’autre divorcée. Les femmes ont demandé trois appartements, mais les autorités, au vu du seul numéro d’habitation, pour l’instant s’y refusent. Brahim, lui, vit avec ses enfants, certains sont mariés et chacun voudrait bien être chez soi. Et puis, il y a Rkia, divorcée, à qui on a proposé un appartement (…), mais à partager avec son ex-mari ! « Dans un bidonville, les cas litigieux ou difficiles, c’est 20% de la population. On les traite en dernier», convient le directeur général d’Idmaj Sakan.

Le soleil perce à travers les constructions. Devant une haute bâtisse à Errahma, dans la commune de Dar Bouazza, des gens font la queue. C’est le guichet unique, lieu où ont été regroupés tous les services d’accompagnement social, technique et financier, pour aider les bidonvillois : architecte, bureau d’études, notaires, banques, Agence de développement social, autorités locales. Sur le chantier, les hommes s’activent, les maisons seront bientôt terminées. Bientôt, un nouveau tirage au sort sera organisé pour attribuer les lots à des familles du bidonville proche, celles qui auront réglé d’avance l’achat du terrain, quelques 30 000 dirhams. Resteront t-elles ? Pour les cinq prochaines années, le droit de propriété est inaliénable. Impossible de vendre, donc. Mais après ? Au Maroc, le prix de l’immobilier ne cesse de s’envoler. D’anciens bidonvillois se sont déjà vus proposés près de 300 000 dirhams le rachat de leur terrain.

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