Microcrédit: la rançon du succès?

L’Express

Lancé il y a dix ans, le microcrédit a connu dans le royaume une croissance spectaculaire. Mais les associations de microcrédit sont depuis quelques mois confrontées au surendettement des bénéficiaires. La restructuration du secteur est en marche.

Enveloppée dans sa djellaba rose, Khadija déballe son stock devant les agents de l’association de microcrédit Al-Amana, la plus importante du pays. Sur la table, s’amoncèlent des couvertures bariolées, des serviettes de bain, du linge de maison, que cette mère de cinq enfants vend à domicile aux femmes des environs. Khadija est couturière à Bourgogne, un quartier populaire de Casablanca, situé derrière la grande mosquée Hassan II. C’est la troisième fois qu’elle fait appel à Al-Amana pour un crédit solidaire. Aujourd’hui, elle a besoin de 8 000 dirhams (720 euros) pour acheter une machine à coudre et du tissu.

Khadija, Meryem, Mina, Rhama : elles sont quatre voisines à solliciter un microcrédit, toutes couturières et prêtes à se serrer les coudes, si l’une d’entre elles est défaillante. « Un pour tous, tous pour un », s’amuse l’un des agents de crédit. La caution solidaire est la condition sine qua non pour l’attribution d’un prêt. Des quatre, Meryem, dont le mari est cordonnier, possède la plus jolie maison, plus claire, moins humide. Dans un coin de la terrasse, sur le toit, elle a installé un petit atelier fait de planches. « La banque, non, je n’y ai pas demandé de prêt, je sais que je n’aurai rien (…) Avec Al Amana, il suffit de donner une copie de la carte d’identité et une photo », explique t-elle.

Artisan, musicien et magicien comique, Miloudi Dayfi, un célibataire moustachu de 37 ans, est installé à Benslimane, une ville de 45 000 habitants entre Casablanca et Rabat. Dans sa boutique, véritable caverne d’Ali Baba, il vend des cadres photos, des céramiques, des assiettes, qu’il illustre lui-même avec des collages graphiques. Régulièrement, Miloudi participe à des festivals et donne des représentations de magie dans les écoles de la région. Sa petite affaire fonctionne bien. Il estime ses revenus à 10 000 dirhams par mois. Son crédit, de 20 000 dirhams, c’est auprès de la Fondation Banque Populaire pour le microcrédit (FBPMC) qu’il l’a contracté. Un prêt qui lui a notamment permis d’acheter une imprimante laser couleur et une sono. « Il me reste encore deux traites à régler, confie t-il. Ensuite, je souhaite demander un autre prêt de 40 000 dirhams pour acheter une voiture d’occasion, afin de partir en tournée avec mes musiciens ».

Zahra s’offre une pause-déjeuner dans sa boutique de l’ancienne médina de Casablanca, au milieu des boîtes à bijoux en bois de thuya d’Essaouira et des céramiques rapportées de Marrakech. A 57 ans, Zahra, originaire de Zagora et séparée de son mari, est à la tête de quatre échoppes. Deux de ses enfants travaillent avec elle. Les trois autres ont réussi à partir en Espagne. « Au début, je travaillais dans l’informel. Et puis avec le microcrédit, mes affaires ont prospéré. J’ai ouvert la première boutique il y a 5 ans, maintenant je suis inscrite au registre du commerce », explique pas peu fière, la commerçante.

Réussite spectaculaire et spectre du surendettement

Au Maroc, le microcrédit bénéficie à près d’1,4 million de personnes, soit 20% du total des ménages, pour un encours global d’environ 7 milliards de dirhams (630 millions d’euros). Sur les treize associations de microcrédit (AMC) actives, les cinq plus grandes (Al Amana, Zakoura, Fondep, FBPMC et Ardi) servent 95% du marché, avec des taux pratiqués de 13 à 15% (8 à 9% pour les banques). La clientèle ? Féminine à 64% et concentrée en zone urbaine.

Le microcrédit, c’est l’histoire d’une réussite exceptionnelle qui a démarré il y a une dizaine d’année et voit aujourd’hui le royaume chérifien figurer dans le Top 3 mondial pour l’encours des crédits  et au Top 10 pour les performances accomplies. Dans la région Mena, le Maroc est numéro un avec 40% des bénéficiaires. Selon une étude d’impact réalisée par Planet Finance Maroc, filiale de l’organisation créée par Jacques Attali, le ménage voit ses revenus augmenter de 20% en  moyenne lorsqu’il a recourt au microcrédit. « La famille mange mieux, on se soigne mieux, on éduque mieux. Cela ne signifie pas forcément un saut qualitatif extraordinaire ou que l’on passe de la microfinance à la banque. Le premier avantage du microcrédit est de stabiliser l’emploi », explique Mohamed Maarouf, directeur de Planet Finance Maroc.

Depuis quelques mois, cependant, la machine semble se gripper. A cause du surendettement des clients. Le portefeuille à risque à 30 jours est passé de 2 à 5% en raison des crédits croisés, c’est-à-dire du recours à plusieurs associations par un même emprunteur. Celui-ci représente près de 350 millions de dirhams. «Le crédit croisé n’est pas une nouveauté, mais les montants accordés ont augmenté. Et les clients vont prendre sur le marché tout l’argent disponible et pas juste ce dont ils ont besoin», souligne Mohamed Maarouf. Entre 2004 et 2006, le montant moyen des prêts est passé de 2 000 à 6 000 dirhams. Au crédit solidaire est également venu s’ajouter, il y a quatre ans, le prêt individuel, permettant de financer l’amélioration de l’habitat, et dont le montant est plus important.

« Le problème c’est que l’on se marche dessus, souligne Rida Lamrini, ancien président de la Fédération nationale des associations de microcrédit (FNAM) et président d’INMAA, Institution marocaine d’appui à la micro-entreprise. Dans certaines régions, il n’y a pas de microcrédit. Les zones rurales ne sont quasiment pas couvertes. En revanche, dans certaines villes, on peut trouver 5 ou 6 associations de microcrédit dans la même rue, qui se font concurrence. C’est cocasse».

Le crédit croisé représenterait ainsi près de la moitié du portefeuille de certaines associations. Pour la Fondation Banque Populaire pour le microcrédit (FBPMC), le problème est le manque de vigilance des professionnels et le sous-financement des besoins des micro-entrepreneurs, plafonnés à 50 000 dirhams. « Un montant insuffisant pour régler le pas de porte d’un petit commerce ou développer un élevage. Ce qui explique que les bénéficiaires font le tour des associations », estime Mustapha Bidouj, directeur de la FBPMC, avec 190 000 bénéficiaires à son actif. Pour lui, le microcrédit est l’antichambre du secteur bancaire. « 12 000 de nos clients sont aujourd’hui bancarisés à la Banque Populaire », se réjouit le directeur de la FBPMC.

Pourtant, passer de la microfinance à la banque n’est pas chose aisée, surtout quand on est analphabète (40% de la population marocaine). Moins un problème de solvabilité qu’une méfiance et gêne à l’égard d’un système où les « gens ne sont pas comme nous ». A une quarantaine de kilomètres de Casablanca, Mohammed, éleveur de vaches et apiculteur, a fait la démarche inverse. Suite à la sécheresse qui a frappé le Maroc deux années de suite, il a emprunté à la FBPMC pour acheter de l’aliment pour bétail, plutôt que de s’adresser à la banque où il détenait un compte. « Au Crédit agricole, les modalités de remboursement ne me conviennent pas, explique ce père de huit enfants. Le microcrédit est plus souple».

Financiarisation du secteur

Le secteur est en pleine réflexion et phase de restructuration. Devant la hausse des impayés, la réaction de la Banque centrale (BAM) ne s’est pas fait attendre, qui a demandé la mise en place d’une centrale des risques, prévue au premier trimestre 2009, et l’établissement de nouvelles règles prudentielles, notamment la hausse des fonds propres. Et pour répondre aux exigences de la BAM, les petites associations, à l’instar d’INMAA, qui compte 12 000 bénéficiaires, devront fusionner, accepter d’être absorbées par de plus grandes ou disparaître. Dans un autre registre, Al Amana, plus grosse association du pays, avec 490 000 clients actifs et un encours de 2,78 milliards de dirhams, se posait la question de la titrisation de ses créances…avant que ne survienne la crise financière mondiale.

Parallèlement, le secteur réfléchit à une plus grande sophistication, en vue de servir de nouveaux clients et offrir des produits différents, comme l’assurance et la collecte d’épargne (même si pour l’instant BAM l’interdit). « La très petite entreprise est trop grande pour la microfinance et trop petite pour la banque. Il existe un espace, mésofinance, à développer », explique Mohamed Maarouf. Dans l’informel, les TPE seraient un million.

Pour les AMC, le repositionnement géographique, en direction des zones rurales, est également souhaité. Estimé à 3 millions d’habitants, le marché du microcrédit est quasiment saturé en zone urbaine. Dans le rural, les associations devront exercer leur métier autrement. Le risque agricole, comme la sécheresse, est plus difficile à appréhender. A contrario d’une activité commerciale générant des flux réguliers, l’agriculture donne ses fruits deux à trois fois par an seulement. « Le secteur agricole est un secteur que les associations de microcrédit ne connaissent absolument pas. On pourrait dire la même chose pour la micro-entreprise. Celui qui investit dans un four pour faire de la boulangerie industrielle ne va pas rembourser tous les 15 jours », indique François Lagier, directeur de l’Agence française de développement au Maroc et membre du conseil d’administration du fonds Jaida de refinancement aux petites et moyennes AMC.

Globalement le secteur du microcrédit est tiré vers le haut, se rapprochant des exigences du secteur bancaire commercial, en termes de gouvernance, de gestion des risques, de rentabilité, pouvant faire craindre de s’éloigner des objectifs sociaux.  La loi demande aux associations d’être viables au bout de cinq années.

Le Maroc porte deux visions, deux réalités du microcrédit, estime François Lagier. « La première est locale, de proximité. C’est celle des associations qui ont quelques milliers de clients. La seconde est partagée par les grandes associations nationales qui gèrent des centaines de milliers de clients. Les problèmes ne sont pas les mêmes. Il faut donner aux grandes la possibilité de devenir autre chose que des associations à but non lucratif, pour lever du capital, sans faire disparaître les petites structures».

Rida Lamrini, pour sa part s’interroge : « Il y eut une époque où les bailleurs subventionnaient le microcrédit. Aujourd’hui, la profession veut s’arrimer au secteur financier. Je me demande dans quelle mesure nous sommes toujours fidèles à notre mission de départ ».

Pères fondateurs

L’essor du microcrédit au Maroc ne serait pas ce qu’il est sans l’engagement de personnalités fortes, engagées dans l’action sociale et militants de la première heure pour le respect des droits humains.

Fouad Abdelmoumni, directeur depuis 1997 d’Al Amana, la plus importante association de microcrédit du Maroc, est l’un d’eux, connu pour son engagement en faveur de l’insertion économique des victimes de la répression politique. Lui-même a été détenu plusieurs années, durant les « années de plomb ».

Nourredine Ayouch, le fondateur de Zakoura en 1995, la seconde plus grande association du royaume, est à l’origine de l’introduction du théâtre social au Maroc dans les années 70 et créateur de la revue Kalima, ayant succombé à la censure. A la tête d’une des premières agences de publicité du pays, Ayouch avait lancé Daba 2007 avant les dernières élections législatives pour inciter les jeunes à participer à la vie politique.

Emanation de l’Association marocaine de solidarité et de développement (AMSED), à l’origine du microcrédit dans le pays en 1993, l’association INMAA est présidée par Rida Lamrini, écrivain, membre du Conseil consultatif des droits de l’homme (CCDH).

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