Le retour au « pays » des enfants de migrants

Syfia/InfoSud

Les vacances sont l’époque de retours temporaires au pays, pour les familles de migrants marocains. Mais un nombre croissant de jeunes, surtout des deuxième et troisième générations, généralement diplômés, choisissent de s’installer définitivement dans le pays qui a vu naître leurs parents ou grands-parents.

« Je me sens plus marocain que belge. J’ai grandi en Belgique sans l’avoir choisi. En rentrant au Maroc, j’ai eu l’impression de décider de ma vie », explique Abdrahman Elkafil, directeur de la société informatique Nextma, à Casablanca. Originaire de Gosselies, en Belgique, il a décidé de refaire sa vie avec sa famille dans la capitale économique du Maroc, il y a presque deux ans.

Tentés par le dynamisme économique du Maroc, en particulier des secteurs de la banque, de l’aéronautique, de l’automobile, de l’informatique et de la communication, de plus en plus d’enfants de l’immigration en France ou en Belgique optent pour le retour au pays d’origine de leur famille. Il est difficile d’avoir des chiffres. Mais les curriculum vitae envoyés aux chefs d’entreprise et cabinets de recrutement témoignent d’un intérêt grandissant, que la crise financière mondiale pourrait encore accentuer. « Pas une semaine ne passe sans que l’on reçoive des demandes », indique Jamal Belahrach, 46 ans, directeur de Manpower, une société de placement, et président du Réseau international des talents marocains (RITM), qui regroupe ces jeunes de seconde et troisième générations.

« Généralement, ces candidats ont entre 27 et 35 ans ; ils sont plutôt bien diplômés, avec une première expérience professionnelle qui s’achève. Ou alors, ils souhaitent passer à autre chose, car ils en ont assez de la France, d’un modèle dans lequel ils ne se retrouvent pas », explique Jamal, lui-même originaire de Normandie. Son retour au Maroc il y a douze ans fut loin d’être évident. « En arrivant, la plupart d’entre nous sommes complètement décalés ; le fossé culturel est profond. Au début, on a tendance à tout comparer et à passer pour un donneur de leçons. Il faut réapprendre à communiquer », confesse-t-il. Regard sur les femmes, pratique du ramadan, qu’en dira-t-on… : les pesanteurs sociales sont fortes pour les nouveaux venus, qui gardent l’image biaisée du Maroc des vacances et se débrouillent en darija, l’arabe dialectal, sans maîtriser l’arabe classique, celui du pouvoir politique et de la télé.

« Le Maroc m’a donné une chance »

Pour Nawal El Kahlaoui, jeune femme de 35 ans au tempérament volontaire, rentrée il y a 8 ans, associée chez Shop com & the City, une agence de marketing de Casablanca, le départ de la banlieue française qui la vue grandir ne s’est pas fait sans amertume. Diplômée en pharmacie-chimie et titulaire d’un master d’une grande école de commerce, Nawal a fait ses bagages lorsqu’on lui a conseillé de changer le nom inscrit sur ses lettres de candidature, après en avoir envoyé une centaine, restées sans réponse. « J’ai été une élève modèle, une citoyenne modèle. Enfant de la République, j’attendais beaucoup de la France, mais pas à ce qu’on me dise de changer de nom. Le Maroc, lui, m’a donné ma chance », raconte-t-elle.

Selon Fatima El Ouafi, 48 ans, journaliste au quotidien L’Économiste, rentrée depuis une vingtaine d’années, le regard sur ces binationaux issus de l’immigration a changé : « De la deuxième génération, très peu sont revenus, et encore moins de façon volontaire. C’était le plus souvent des immigrés expulsés en raison de la double peine ou des jeunes filles que l’on renvoyait pour se marier. La perception du retour au pays était négative. Aujourd’hui, ce sont des jeunes qui viennent avec une opportunité d’emploi ou d’évolution de carrière. »

Entre deux nationalités

Jamal Belahrach relate son parcours difficile dans un livre-témoignage intitulé Un rêve marocain. « Il faut se justifier en permanence, faire ses preuves des deux côtés. Nous ne sommes pas reconnus membres de la communauté française au Maroc. Il a fallu que je bataille très fort pour pouvoir devenir conseiller économique du commerce extérieur français. La Chambre française de commerce et d’industrie du Maroc (CFCIM, Ndlr) interdit toujours à un binational comme moi, d’être élu à sa tête. Pour quelles raisons ? », s’interroge le manager de Manpower. Selon les explications de la CFCIM, son président est français, par tradition. Or, selon les autorités locales, un binational est d’abord marocain.

Les Belgo-Marocains de retour s’installent, eux, généralement dans la région de Tanger, dont le développement économique s’organise autour du port. La plupart des familles marocaines émigrées en Belgique sont en effet originaires du Rif, dans le nord et le nord-est du pays.
« Comme beaucoup d’enfants d’immigrés, j’ai toujours pensé à rentrer, précise Abdrahman Elkafil. J’avais pourtant un très bon poste en Belgique. Ici, à la limite, je dépense plus. Mes enfants sont à l’école française, payante, et j’ai perdu mes avantages sociaux. Mais le Maroc offre d’autres avantages. » Cet autodidacte, aujourd’hui à la tête d’une entreprise spécialisée dans le logiciel libre, qui lorgne vers l’Afrique pour se développer, compte passer de quatre à dix employés à la fin 2009.

Selon une étude de l’institut français de sondages BVA, à la demande du Conseil de la communauté marocaine à l’étranger, rendue publique mi-juillet, 26 % des enfants de migrants marocains résidant en France et 15 % de ceux résidant en Belgique envisageraient un retour définitif au Maroc.

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