Un million de dollars pour Aïcha Ech Chenna

New African

Aicha

Présidente de l’association Solidarité Féminine, la Marocaine Aïcha Ech-Chenna a été récompensée par l’Opus Prize pour son combat en faveur des mères célibataires. Un prix d’un million de dollars.

A 68 ans, la militante marocaine Aïcha Ech-Chenna, mère de quatre enfants et trois fois grand-mère, juste remise d’un cancer, prend encore le temps de répondre aux multiples sollicitations des médias. Car depuis qu’elle a reçu, début novembre, l’Opus Prize valorisé à un million de dollars pour son action depuis 25 ans en faveur des mères célibataires au Maroc, la présidente de l’association Solidarité Féminine ne chôme pas. Créé en 1994 par Gerry Rauenhorst un richissime homme d’affaires du Minnesota qui a fait fortune dans la construction, l’Opus Prize, sorte de prix Nobel de l’humanitaire, couronne les œuvres sociales les plus marquantes dans le monde. Cofondée en 1985 avec la religieuse Marie-Jean Tinturier, au terme d’un long parcours bénévole et professionnel dans le secteur social au Maroc, Solidarité Féminine est une aventure éminemment courageuse dans un pays où être mère célibataire est vécu comme une infamie, se traduisant généralement par la mise au ban de la société. Encore aujourd’hui, dans la plupart des familles marocaines, la virginité des filles au mariage est exigée. Etre fille-mère est un délit, susceptible d’emprisonnement. L’avortement est interdit. Condamnée dans les mosquées à plusieurs reprises dans les années 2000 par des islamistes marocains, accusée d’encourager la prostitution, Aïcha Ech-Chenna continue inlassablement d’expliquer, d’éduquer le regard d’une société marocaine encore très conservatrice. Très tôt orpheline de père, Aïcha Ech-Chenna a passé son enfance à Marrakech puis son adolescence à Casablanca. Au cours de ses années, elle éprouve la solidarité et la bienveillance de notables marocains pour financer ses études, puis des religieuses côtoyées à l’école française et dans son travail. Ces mêmes religieuses qui la pousseront à devenir assistante sociale. Un syncrétisme qui la rapprocherait aujourd’hui de l’Abbé Pierre ou de Sœur Emmanuelle. « C’est un combat de tous les jours pour les amener à exister, pour qu’elles se disent je suis une maman à part entière. Ces filles là ne sont pas des prostituées. Elles se sont fait avoir par une promesse de mariage, parfois victimes de viols, plus rarement d’incestes, explique Aïcha. Lorsque ces mamans arrivent à Solidarité Féminine, elles refusent leur image, elles ont une mésestime d’elles même terrible, se voient comme des moins que rien (…) Tout le travail de l’association est de les accompagner, elles et leurs bébés, pendant trois ans, pour qu’elles recouvrent leur dignité, repartent avec une formation professionnelle et une réintégration familiale ». Il n’est pas rare que les mamans abandonnées finissent par épouser le père biologique ou renouent des liens avec leur propre famille.

Vers l’autonomie

A travers ses trois centres à Casablanca, Solidarité Féminine accueille une cinquantaine de mères chaque année, qui bénéficie d’un programme de soutien sur trois ans. Les jeunes femmes reçoivent une formation professionnelle dans les métiers liés à la cuisine, à la pâtisserie, à la couture, mais aussi au bien être et à l’accueil. Grâce au restaurant et au hammam de l’association, tous deux ouverts au public, les mères mettent en application leurs acquis et apprennent à gérer le regard du dehors. Parallèlement, le centre d’écoute de Solidarité Féminine oriente les mères en détresse. Entre 2003 et 2008, plus de 3 000 mères ont ainsi été aidées. L’association c’est également une crèche qui prend en charge les enfants dans la journée, assurant leur suivi médical. Solidarité Féminine intervient enfin pour la sensibilisation de l’opinion publique et faire la promotion des droits de la femme et de l’enfant. Assistantes sociales, psychologue, psychiatre, juriste, formatrices, personnels administratifs, le staff comprend une quarantaine de personnes. L’association fonctionne avec un budget annuel d’environ 4 millions de dirhams (environ 347 000 euros), autofinancé à hauteur de 50%, le reste provenant de l’aide internationale et marocaine, bailleurs de fonds et sociétés privées. Une mère et son enfant coûte environ 4 000 dirhams par mois. « Si l’on calcule ce que représente cette dépense sur trois ans et que l’on compare au coût d’un enfant abandonné, qui grandira dans un orphelinat, avec ce que cela comporte de souffrances psychologiques ». « Pour autant, on n’est pas là pour faire l’aumône. Il est important que ces mamans que nous accueillons pendant trois ans puissent se prendre en charge et repartir autonomes », souligne la présidente de Solidarité Féminine. Les mamans suivent également des cours d’alphabétisation. Et globalement, cela fonctionne. A leur sortie, nombre d’entre elles ouvrent un kiosque ou un commerce modeste, sorte d’étals où elles vendent des sandwichs, font de la petite restauration, grâce à un peu d’argent avancé par l’association, 1 000 dirhams en moyenne (environ 86 euros). « Elles apprennent vite, essaient de travailler dans de bons quartiers pour mettre leurs enfants dans des écoles corrects », raconte Aïcha Ech Chenna. L’expérience marocaine a même fait école en Tunisie, après que Solidarité Féminine ait été invitée par l’Unicef pour présenter ses actions aux associations locales en 2007. Aujourd’hui, avec ce prix d’un million de dollars, se pose la question de l’avenir pour Solidarité Féminine. Hafida El Baz, bras droit d’Aïcha Ech-Chenna, la pousse à créer une fondation à son nom, afin de pérenniser l’association et drainer des fonds. La présidente hésite, elle qui verrait bien le lancement d’un nouveau projet plus concret, comme un hôtel pour les étudiantes de l’université de médecine. De quoi parfaire la formation professionnelle de ses mamans célibataires et jeter de nouveaux ponts entre deux mondes.

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