Lutte contre la pauvreté au Maroc: Premier bilan

L’Express

Il y a cinq ans, le roi Mohammed VI donnait le coup d’envoi de l’Initiative nationale pour le développement humain (INDH). Où en est aujourd’hui ce grand chantier social ?

C’était le 18 mai 2005. Un an presque jour pour jour après les attentats de Casablanca, Mohammed VI traçait les grandes lignes de ce qui allait devenir l’Initiative nationale pour le développement humain (INDH), un grand chantier de lutte contre la pauvreté. Pour la coordinatrice nationale de l’INDH, Nadira El Guermaï, cela ne fait aucun doute : cinq ans après le bilan « est largement positif ». Les chiffres sont en effet plutôt encourageants. Entre 2006 et la fin 2009, 19 848 projets de lutte contre la pauvreté ont été élaborés, dont 4,8 millions de Marocains ont bénéficié. Près de 1 milliard d’euros a été investi, grâce notamment à l’aide de l’Union européenne (60 millions), de l’Arabie Saoudite (50 millions), de la France (8 millions), de l’Italie (8 millions) et des Etats-Unis (9,3 millions).

Résultat : le taux de pauvreté est en baisse, de 14% à 9% pour l’ensemble du royaume et de 36 à 21% dans les communes rurales ciblées par l’INDH.

Au total, 403 communes rurales et 264 quartiers urbains ont bénéficié de ce programme à travers des projets très divers : éducation, activités génératrices de revenus, santé, centres d’accueil pour femmes ou personnes âgées.

Principal obstacle : le manque de moyens humains

L’originalité de l’INDH est d’avoir affiché dès le début une ambition participative. « Notre objectif est d’amener les gens à travailler ensemble. Nous voulons mutualiser les compétences et les connaissances », souligne la coordinatrice nationale. La première démarche des équipes de l’INDH consiste à aller à la rencontre des populations pour comprendre leurs besoins.

A l’échelon des communes, des Comités de développement humain, regroupant les associations, les élus, les autorités administratives, élaborent les projets. Ceux-ci sont ensuite soumis pour approbation aux autorités provinciales et régionales.

Par ailleurs, une fois un projet validé, de réels efforts sont menés pour éviter les lenteurs. Les procédures ont été assouplies, notamment en ce qui concerne les décaissements, souvent très lents au Maroc.

Le monde associatif, aussi, a dû s’adapter. Souvent mal structuré, parfois hésitant, il a dû apprendre à gérer avec plus de transparence, à respecter les règles et les procédures. Le manque de moyens humains est sans aucun doute l’un des principaux obstacles à la mise en œuvre de l’INDH. Les bailleurs de fonds en sont conscients et ce n’est pas un hasard si l’aide américaine porte exclusivement sur l’appui et la formation des porteurs de projets concernant des activités génératrices de revenus. Sur les 40 000 associations que compte le Maroc, 13% seulement se sont impliquées dans l’INDH.

Des microprojets générateurs de revenus

Pour Bouchaib El Moutaouakil, gouverneur de la province d’Al Haouz, l’une des plus pauvres du royaume, «l’INDH a permis l’émergence de nouvelles cultures et favorisé une évolution des mentalités. Les gens se prennent en charge. Dans les zones reculées, l’accès à l’eau, l’électricité, le développement des services de santé et d’éducation sont gérées par des associations (…) Mais cela a créé aussi beaucoup d’attentes ».

La province d’Al Haouz, dont 90% des villages sont situés en montagne, demeure très vulnérable, malgré une amélioration de plusieurs indicateurs, comme la scolarisation des filles dans le primaire (35% en 2004, 75% en 2008) ou le raccordement à l’eau potable (57% en 2004, 73% en 2008). « L’hiver, en raison de la neige, de nombreux douars sont enclavés. L’économie locale est totalement asphyxiée pendant un à deux mois », explique le gouverneur. Il faut, insiste t-il, miser sur les microprojets générateurs de revenus : gites d’étapes, artisanat, production d’huile d’olive, valorisation des plantes aromatiques et médicinales. L’objectif est d’assurer un revenu pérenne aux populations. Une orientation déjà inscrite par les autorités dans le prochain plan quinquennal.

Une maison d’accueil pour futures mamans

Perchée dans la montagne, dans le paisible petit village de l’Ourika, à une cinquantaine de kilomètres de Marrakech, Dar Al Oumouma, une maison d’attente pour femmes enceintes, jouxte le centre de santé. Dans une chambre, le dos tourné à la porte, une jeune femme allaite son enfant, pudique. Dans la pièce d’à côté, des éclats de rire retentissent. Trois mamans et leurs nouveaux nés, enveloppés dans des couvertures, sont alités. Elles ont accouché dans la nuit. Gardées en observation pendant deux jours, elles recevront des conseils sanitaires pour s’occuper de leur enfant, sous le regard d’une accompagnatrice, le plus souvent un membre féminin de la famille. Des vidéos sont projetées pour informer les jeunes femmes sur l’allaitement, les soins à apporter au nourrisson, également sur la contraception. « On en profite pour sensibiliser les autres femmes, leur expliquer qu’elles ont tout intérêt à venir, qu’elles seront suivies et prises en charge s’il y a un problème à l’accouchement», indique Saida Khabata, la directrice de Dar Al Oumouma. Pour les futures mamans et leurs accompagnatrices, le séjour est gratuit.

A quelques mètres, derrière une autre porte, le médecin et son équipe de sages femmes veillent au grain, vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Le centre de santé public assure les accouchements normaux. Dans l’armoire à pharmacie, des kits stériles sont entreposés. Près de la table d’accouchement, trône un échographe. En cas de complications, les mères sont évacuées en ambulance vers l’hôpital le plus proche à Marrakech.

La maison Dar Al Oumouma a été créée, en coopération avec l’Unicef, afin de lutter contre la mortalité maternelle et infantile. Un fléau qui touche le Maroc et particulièrement les habitantes des villages de montagne trop isolés. Obligées d’accoucher à domicile avec pour seul soutien une accoucheuse traditionnelle, les futures mamans se retrouvent vite en dange.

En 2005, quelque 1 500 Marocaines sont mortes pendant la grossesse, l’accouchement ou peu après. Le royaume recense 227 décès pour 100 000 naissances vivantes, soit l’un des chiffres les plus élevés du Maghreb.

43% des accouchements se font désormais en milieu surveillé

Depuis la construction, en 2006, de Dar Al Oumouma à l’Ourika, sur un terrain cédé par le ministère de la santé, le taux d’accouchement en milieu surveillé des sept douars impliqués dans le projet est passé de 17% en 2005 à 43% en 2009. Au total, 815 femmes ont accouché au centre de santé de l’Ourika, huit  fois plus qu’avant 2006. 107 autres ont été évacuées.

« Il faudra encore attendre deux ans pour avoir des indicateurs sur la diminution de la mortalité maternelle. Mais d’ores et déjà, ces chiffres sont un signe de changement », indique Abdessamad Hejjaj, chef de division de l’action sociale de la province d’Al Haouz.

Financés par le conseil provincial et l’Unicef, l’INDH et les communes de la province d’Al Haouz regroupées en association, les investissements se sont montés à 1,6 million de dirhams (environ 142 000 euros). Le séjour d’une mère coûte 155 dirhams.

« Nous en sommes à la quatrième Dar Al Oumouma, souligne Abdessamad Hejjaj. C’est la première fois au Maroc qu’une province déploie une telle stratégie de lutte contre la mortalité maternelle et infantileD’ailleurs, après avoir équipé les accoucheuses traditionnelles en téléphones portables,nous expérimentons le Samu obstétrical, pour celles qui ne souhaitent pas ou ne peuvent pas se déplacer en raison du coût du transport ». 

Un foyer de collégiennes pour lutter contre la déperdition scolaire

« Contrairement à une idée répandue, ce ne sont pas tant les conditions économiques qui poussent les familles du monde rural à retirer leurs filles de l’école à la fin du primaire, mais l’éloignement géographique (…) Pour les communes éloignées, il n’y a pas de transport scolaire. Et il n’est pas concevable de laisser une fille parcourir 5 ou 10 km à pied ou à vélo, seule en pleine campagne, pour aller à l’école voire même l’envoyer chez des cousins en ville pour poursuivre ses études», explique Zenjali Abdelghani, le directeur de la maison de l’étudiante, Dar Taliba, à Tassoultante. Du haut de la terrasse ensoleillée, il désigne les montagnes de l’Atlas au loin et les vertes étendues convoitées par les promoteurs immobiliers. « Ici, les filles ont un environnement exceptionnel (…) Nous avons beaucoup de problème pour accepter toutes les candidatures. Alors on donne priorité aux orphelines et aux nécessiteuses » Retraité du ministère de l’Education, Zenjali Abdelghani a travaillé plus de trente ans à l’établissement de la carte scolaire. Il a parcouru le Maroc, visité quantités de douars enclavés, dépourvus d’écoles.

Depuis son ouverture, il y a un an et demi, Dar Taliba Tassoultante rencontre un succès fou. Près d’une centaine de filles de 11 à 19 ans, sont admises durant la semaine, nourries, logées gratuitement, afin de leur permettre de poursuivre une scolarité normale. Séparés du foyer par une barrière, l’école primaire et le collège sont à quelques mètres.

La surveillante générale, ancienne professeur de français, est très vigilante sur les devoirs et les allées et venues de ses pensionnaires. Les sorties ne sont pas autorisées. Les dortoirs sont impeccablement rangés. Attenante au réfectoire, une salle de prières a été prévue. Dar Taliba dispose également d’une salle multimédia. A l’infirmerie, un bienfaiteur a même fait don d’un échographe.

« Ici il y a un minimum de services. Cela coûte environ 30 dirhams par jour et par fille, contre 12 dirhams dans un internat public classique, précise Zenjali Abdelghani. « On ne se substitue pas à l’Etat, souligne le directeur. Mais ici il n’y a pas d’internat et la demande est très grande».

Pour assurer la construction de l’établissement, l’association Tassoultante pour le développement, à l’origine du projet, a déboursé 2 millions de dirhams, dont 600 000 provenant de la commune. L’INDH a apporté le complément, soit 1,4 million.

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