Femmes migrantes

L’Express

femmes migrantes

Photo C. Marot

 

« Beaucoup de Marocaines qui partent travailler à l’étranger font le trottoir» affirme Rachid, le patron d’un magasin d’alimentation de Casablanca. Il n’est pas le seul à le penser. Les jeunes femmes qui partent, pour les pétromonarchies du Golfe en particulier, ont une réputation sulfureuse. Cet été,  un dessin animé koweitien, diffusé pendant les soirées du ramadan, qui confortait cette image négative en mettant en scène des prostituées marocaines, a mis le feu aux poudres. Tollé général dans l’opinion, éditos au vitriol, mise au point du ministère de la communication…  Le ministère de l’Emploi refuse aujourd’hui de valider les contrats de travail de migrantes marocaines assortis de la mention « arts et musique ». Une enquête sur l’emploi et le salariat des Marocaines immigrées dans les pays du Golfe a même été commanditée par le Conseil de la communauté marocaine à l’étranger (CCME) et sera rendue publique lors d’une prochaine rencontre des femmes marocaines, en janvier à Beyrouth. « En ce focalisant sur  le problème de la prostitution, les médias donnent une idée fausse de la réalité. La  grande majorité des migrantes marocaines dans les pays du Golfe y occupent des emplois de très haut niveau », déplore Driss El Yazami, le président du CCME.

Les clichés ont la vie dure, tant l’émigration féminine renvoie à des chambardements profonds de la société marocaine. Elle suggère une plus grande émancipation des Marocaines, mal vécue par une société encore globalement conservatrice.  Selon Mohamed Khachani, professeur à l’université Mohammed V de Rabat et président de l’Association marocaine d’études et de recherches sur les migrations (AMERM), l’émigration marocaine s’est peu à peu féminisée  depuis la seconde moitié des années 1980. Les femmes représentent aujourd’hui 47% des migrants, à destination de l’Europe très majoritairement. « La migration est devenue un phénomène sociétal. Elle concerne tous les milieux et tous les âges », indique l’universitaire. Le Maroc est par ailleurs l’un des pays de la rive sud de la Méditerranée qui a vu  le nombre de ses ressortissants partir à l’étranger augmenter le plus ces 20 dernières années. Au milieu des années 1990, il y avait 1, 3 milion de Marocains à l’étranger, ils étaient 3,4 millions fin 2009, sans compter les moins de 16 ans et les irréguliers.

Si le regroupement familial touche encore des pays comme l’Espagne et l’Italie, l’émigration féminine est de plus en plus souvent le fait de femmes seules. « Les femmes se considèrent déjà dans la société marocaine comme des acteurs économiques autonomes. Leur entrée sur le marché du travail n’est  qu’une manifestation de ce processus d’individuation », analyse Driss El Yazami. Le taux de féminisation de la population active marocaine est ainsi passé de 19% en 1982 à 26% en 2009. Mais les discriminations à l’embauche sont encore nombreuses. Découragées par les difficultés rencontrées pour rentrer sur le marché du travail, de plus en plus de femmes décident d’aller tenter leur chance hors des frontières. D’autant que de l’autre côté, sur l’autre rive de la  Méditerranée, en raison du vieillissement de la population, les besoins sont pressants dans les services aux personnes, l’emploi domestique et le nettoyage.

«La migration féminine accélère les changements de mentalités. Elle bouleverse imperceptiblement  la séparation classique des fonctions des deux sexes. La femme envoie de l’argent au pays, elle devient chef de famille »  souligne  Driss El Yazami.

Plusieurs études internationales le montrent : les femmes migrantes épargnent et envoient plus d’argent au pays que les hommes. Une enquête portant sur 3 700 saisonnières marocaines envoyées pour la cueillette des fraises en Espagne et menée pour le compte de l’Agence nationale de promotion de l’emploi et des compétences (Anapec), indique que près de 55% d’entre elles utilisent leurs revenus pour contribuer aux dépenses courantes de la famille, 16% dans l’équipement de leur maison, 13,2% dans les frais de scolarité des enfants. Tandis que 6% ont investi dans de petits projets générateurs de revenus.

En 2009, 10 000 ouvrières agricoles ont rejoint l’Espagne, elles n’étaient plus que 6 000 en 2010 en raison de la crise. Un tiers d’entre elles étaient célibataires, un tiers mariées, l’autre tiers veuves. « Cette migration a permis de bancariser des femmes, sorties parfois pour la première fois de leur environnement quotidien (…) Elles viennent de milieux ruraux, très pauvres et se retrouvent à leur retour à la tête d’un pécule qui correspond à l’équivalent d’un revenu annuel. Par rapport à la famille et au village, cette position leur donne davantage d’autonomie, de responsabilité, elles sont plus respectées aussi », indique Hafid Kamal, directeur général de l’Anapec. Même si Mohamed Bensaïd, enseignant chercheur auprès de l’AMERM, déplore pour sa part que « l’impact sur les enfants de ces femmes mariées, absentes du foyer pendant plusieurs mois, ne soit pas pris suffisamment en compte ».

Le mariage est aussi un moyen de migrer pour des femmes marocaines célibataires, généralement issues de milieux populaires. Les rencontres se font souvent sur internet. « On observe de plus en plus de mariages mixtes. La situation marocaine est un peu particulière. Il y a des acquis en termes d’égalité, de liberté qu’on ne retrouve pas dans d’autres pays méditerranéens », précise Mohamed Khachani. Mais parfois, pour ces femmes, le rêve d’une vie meilleure est de courte durée. Décidée coûte que coûte à quitter le Maroc, Aïcha a fini par épouser un Français, beaucoup plus âgé qu’elle. Installée en province, elle peine à trouver un emploi et déprime. Revenue pour le ramadan, pimpante et chargée de cadeaux pour la famille, elle ne s’étendra guère sur le sujet. Pas question de rentrer. « L’option du retour est exclu, confirme Mohamed Khachani. On a peur de l’échec, on a peur du contrôle social ».

« Il n’y a aucune possibilité ou espoir de voir un retour massif des émigrants au Maroc. Cette émigration est appelée, et elle le montre déjà, à s’enraciner dans les pays de résidence. Selon Eurostat, les Marocains sont la population qui se naturalisent le plus tout en gardant des liens très forts avec le pays d’origine », indique le président du CCME. Et cela tombe bien : les transferts des Marocains de l’étranger sont deux fois et demie moins volatiles que les investissements directs étrangers…

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