Le holding du Palais

L’Express

Près d’un siècle après sa création, l’Omnium nord-africain, porte drapeau du capitalisme marocain, s’apprête à écrire une nouvelle page de son histoire. Annoncée en mars dernier, sa fusion avec la Société nationale d’investissement n’est qu’une première étape.

Emblème des intérêts français à l’époque du protectorat, devenu ensuite gardien de ceux de la famille royale et caisse de résonance du capitalisme marocain, l’Omnium nord-africain (ONA) s’apprête à jouer une nouvelle partition. Préparée dans la plus grande discrétion, la fusion, annoncée en mars dernier, avec sa société-mère, la Société nationale d’investissement (SNI) a surpris les observateurs. D’autant que la SNI est elle-même une filiale de la Siger, qui regroupe les avoirs de la famille royale (son nom est un anagramme de regis, roi). La nouvelle entité « ONA-SNI », qui devrait prochainement changer de raison sociale, entend se défaire de certaines sociétés jugées « matures » pour se consacrer à des activités en phase de développement dans le royaume : télécoms, distribution, immobilier ou encore énergies renouvelables. Le holding royal serait-il en passe de devenir un actionnaire comme un autre ? Il est en réalité loin d’être un investisseur ordinaire, du seul fait de sa position dominante et de ses liens avec la monarchie. L’extrême réserve de ses dirigeants, voire leur méfiance, lorsqu’on tente d’aborder le sujet rappelle, quant à elle, les fameuses « lignes rouges » tracées en politique.

Acteur majeur dans le paysage économique et financier marocain, leader sur plusieurs marchés oligopolistiques, le holding royal a la capacité de façonner les grandes tendances des marchés. « Le risque serait qu’il utilise cette surface financière pour installer des barrières destinées à barrer l’accès à d’autres sur les marchés où il se trouve, voire à ceux qu’il prétendrait occuper demain. Ce qui serait préjudiciable à une meilleure concurrence et donc à une efficacité à long terme », relève un économiste.

Bassim Jaï Hokimi, président directeur général de l’ONA entre 2002 et 2005 et membre de son conseil d’administration, assure qu’il n’en est rien : « Il ne faut pas exagérer la place soi-disant hégémonique de cet ensemble dans l’économie, fantasmée et relayée parfois dans la presse. L’ONA a davantage joué un rôle de pionnier, ou de locomotive tirant vers le haut d’autres pans de l’économie, qu’une entité prédatrice. Tout au long de ces dernières années, le groupe a innové dans le monde des médias, de la grande distribution, mais aussi dans le secteur minier, les énergies renouvelables, montrant l’exemple dans son expansion en Afrique ou au niveau de la gouvernance », souligne l’ancien patron du holding, désormais à la tête d’un fonds d’investissement. « L’ONA s’inscrit dans le long terme, poursuit-il. C’est un trait caractéristique, qui a permis d’accompagner l’évolution du royaume dans un contexte de mondialisation ».

Héritier de la Compagnie générale de transport et de tourisme (CGTT) créée en 1919, l’ONA, vaisseau presque centenaire, a été jusqu’au début des années 1980, administré depuis Paris. L’ONA est alors une filiale de la Banque de Paris et des Pays Bas (ancêtre de BNP-Paribas) et déploie ses activités dans les transports, les mines, l’automobile et le matériel d’équipement.

La « marocanisation » de l’économie affectera l’actionnariat du groupe à l’aube des années 1980. Le holding est à l’époque géré par Pierre Moussa, ancien haut commis de l’Etat français et grand ami de l’Afrique. Le Palais rachète les parts françaises et place à la tête du groupe le Prince Moulay Ali, cousin du roi Hassan II. Dans son sillage, les hommes d’affaires juifs marocains David Amar et Robert Assaraf, guident les premiers pas du groupe. Ancien vice-président de l’hebdomadaire Marianne et aujourd’hui président de Radio Shalom, Robert Assaraf dirigera l’ONA de 1984 à 1991.

Cette époque annonce la diversification des activités dans les secteurs agro-alimentaire (sucre, produits laitiers, huile), la banque, la chimie et le textile. Elle marque également le début de l’internationalisation du holding. Entre l’ONA et le groupe BNP Paribas, les contacts n’ont jamais vraiment cessé. Le groupe marocain rejoint en 1988 la banque française dans le tour de table de la Société commerciale de l’Ouest africain (SCOA) en Côte d’Ivoire. Fouad Filali, alors marié à la fille aînée du roi Hassan II, la Princesse Lalla Meryem (ils divorceront par la suite) est alors au faîte de son pouvoir. Il dirigera le groupe de 1987 à 1999, un record de longévité. Durant son mandat, l’ONA acquiert le groupe français Optorg, présent dans la distribution d’équipements et de véhicules en Afrique de l’Ouest et Centrale. Le conglomérat se lance aussi dans l’aventure de la télévision avec la chaîne 2M, qu’il gèrera jusqu’en 1996. C’est une véritable bouffée d’oxygène dans le paysage audiovisuel marocain, mais un échec sur le plan financier. La chaîne finira par passer sous le contrôle de l’Etat. Sous sa présidence également, le premier hypermarché Marjane voit le jour, l’ONA se lance dans l’assurance avec l’acquisition du cabinet Agma Lahlou Tazi. Le holding est introduit en bourse à Casablanca en 1995 et ouvre le capital de Centrale Laitière à Danone trois ans plus tard.

En 1999, une page se tourne, le roi Mohammed VI accède au trône etFouad Filali est remplacé. Mourad Cherif, ancien ministre du Commerce extérieur et ex-ministre des Finances, prend la relève jusqu’en 2002. Puis c’est à Bassim Jaï Hokimi, financier de haut vol, de montrer ses talents : il réorganise le groupe, confiant les rênes des filiales aux directeurs généraux, tricote la prise du contrôle de l’ONA et de la SNI par le holding royal Siger. L’ONA participe à la fusion des actions Wafabank-BCM, créant le premier groupe bancaire marocain Attijariwafa bank et le huitième au niveau du continent africain. Puis c’est l’acquisition de Maroc Connect (devenu Wana, puis Inwi), qui se pose en challenger de Maroc Telecom, privatisée quelques années plus tôt.

La fin des années 2000 voit les nuages s’accumuler. Saâd Bendidi, le président du groupe, est démissionné en 2008 en raison des mauvais résultats de Wana Corporate, le troisième opérateur télécoms dans le pays. Il est remplacé par Mouatassim Belghazi, directeur général de la Somed (Société maroco-émiratie de développement) et fondateur de la société de microcrédit Fondep. Avec certains partenaires étrangers, le temps n’est pas au beau fixe non plus. La rupture est consommée avec l’assureur Axa en 2006. De son côté, le groupe français Auchan claque la porte en 2007, cédant ses parts dans les supermarchés Acima et hypermarchés Marjane. Le contentieux porte sur la stratégie et le rythme de développement.

Au fil des ans, l’ONA s’est aguerri et professionnalisé. Les opérateurs étrangers voient désormais en lui un opérateur de référence. Avec Lafarge ou Danone, les choses sont menées tambour battant. Le holding prend aussi des participations dans Veolia et s’associe à Alstom et GDF-Suez dans l’éolien par l’intermédiaire du groupe Nareva.

Première entreprise privée du royaume, avec 24 000 employés, l’ONA pèse aujourd’hui 37 milliards de dirhams de chiffres d’affaires (environ 3,3 milliards d’euros), dont 19 % sont réalisés hors du Maroc. Au total, le groupe compte une soixantaine de filiales et une quinzaine de groupes distincts. Près de 44 % de son chiffre d’affaires provient de la distribution (les hypermarchés Marjane, Acima, mais aussi Sopriam et Optorg pour l’automobile et la distribution d’équipements). Deuxième pôle plus important : l’agroalimentaire (Centrale laitière, Cosumar, Lesieur Cristal, Bimo, Sotherma) qui contribue au chiffre d’affaires à hauteur de 42 %. L’agroalimentaire est aussi l’activité la plus rentable du groupe, devant les activités financières tirées par le groupe Attijariwafa Bank. En ordre d’importance, viennent ensuite les télécoms avec Wana (7,6 % du chiffre d’affaires) et les mines avec Managem (5,6 %).

En 2009, le résultat net part du groupe a été multiplié par 2,6 pour atteindre 2,9 milliards de dirhams (environ 260 millions d’euros). L’ONA c’est également un total bilan de 54 milliards de dirhams (4,8 milliards d’euros).

Quand l’ONA et la SNI annoncent leur fusion et leur retrait de la cote en mars 2010, c’est un coup de tonnerre dans le microcosme des affaires au Maroc. Hassan Bouhemou, administrateur discret du holding royal Siger (qui contrôle l’ONA via la SNI) depuis 2001 et président de la SNI depuis 2005, prend la tête de la nouvelle entité. Sur son agenda : la cession sur le marché boursier du contrôle de plusieurs sociétés (Cosumar, Lesieur, et l’ensemble Centrale Laitière/Bimo/Sotherma) afin de dégager des fonds pour financer les activités innovantes portées par Nareva et Wana dans le secteur des énergies renouvelables et des télécoms. Dans l’immobilier et la distribution, les choses devraient rester en l’état, le management estimant que les filiales n’ont pas encore atteint leur vitesse de croisière.

Le nouveau schéma devrait voir l’émergence d’une nouvelle classe de dirigeants, plus autonomes, plus créatifs, face à un actionnariat pluriel. Et permettre de revigorer la bourse de Casablanca.

« La diversité du groupe conjuguée à l’atteinte d’une certaine taille critique et l’intensification de l’environnement concurrentiel ne laissaient guère le choix : il fallait une nouvelle gouvernance pour être plus réactif et professionnel », analyse Bassim Jaï Hokimi. En ce sens, le démantèlement du tandem ONA-SNI suit la tendance qui affecte la dilution des conglomérats en Asie et dans les pays développés, dès lors que les marchés deviennent plus efficients.

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