Les nouveaux Français du Maroc

L’Express

Attirés par le dynamisme économique du royaume et confiants dans sa stabilité, ils sont nombreux à s’y établir.

Installé sur la terrasse de son appartement de Casablanca, Pascal Jousse, la cinquantaine enjouée, travaille à l’écriture d’une sitcom qui sera diffusée en août, pendant le ramadan, à la télévision marocaine. C’est son quatrième script. Dans trois ans, cet instituteur compte bien prendre sa retraite au Maroc : « J’ai de nombreux projets. Théâtre, écriture… Je suis bien ici, confie-t-il.  C’est difficile aujourd’hui de décrocher un poste au Maroc ! Ceux qui y sont ne veulent plus partir. Il y a le soleil, la qualité et le coût de vie, presque 40% moins chère qu’en France. On peut se permettre d’avoir du personnel de maison… Pas étonnant que les retraités français sont de plus en plus nombreux à venir s’y installer !». D’autant que l’Etat marocain les y encourage : les Français bénéficient d’un abattement de 40% sur leurs revenus déclarés, puis d’une réduction d’impôt de 80%.

On estime à 55 000 le nombre de ressortissants français établis au Maroc, un chiffre en constante augmentation. « Ils sont de plus en plus jeunes ; ce sont, de plus en plus souvent, des couples franco-marocains, et leur principale motivation pour émigrer reste le travail, observe Aurélia Picod-Kinany, docteur en sciences sociales. L’image que l’on a souvent d’expatriés menant une vie dorée est loin de la réalité. Qu’il s’agisse de cadres détachés, d’entrepreneurs indépendants ou de personnel recruté localement, le Maroc n’est pas toujours peur eux un eldorado. Mais, contrairement à la France, il reste le pays de tous les possibles ».

A Casablanca, aussi, Christophe Cornet, directeur financier d’une société de bâtiment et travaux publics (BTP), expatrié depuis cinq ans au Maroc, habite une grosse villa du quartier résidentiel de l’Oasis. Il y a placardé une carte du royaume, hérissée de punaises de différentes couleurs : des dizaines de points rouges, verts et bleus indiquent le niveau de difficulté des treks effectués par ce passionné de montagne. Séparé depuis quelques mois de la mère de ses jumelles, repartie en France, car « elle ne s’adaptait pas », il n’envisage pourtant pas de rentrer de sitôt : « J’ai désormais quatre enfants à charge, alors il faut assurer ». En venant s’établir au Maroc, ce Grenoblois a vu son salaire augmenter de 20%. La location de sa maison et les billets d’avion pour rentrer en France au moment des vacances sont pris en charge par sa société. Il a donc, ici, un niveau de vie bien supérieure à celui qu’il avait en France. D’autant que de l’autre coté de la Méditerranée, le BTP va mal…

Débarqué de Paris il y a 6 ans avec la mission d’établir un centre d’appels, Eric Picot, 52 ans, a changé de vie. Il coule aujourd’hui des jours paisibles dans une maison d’hôtes nichée dans la campagne, près de Marrakech. Cadre chatoyant, piscine bordée d’oliviers, cuisine du terroir : à Dar Tougga, le temps s’écoule lentement. L’époque où Eric affichait sa réussite en Porsche semble loin. Terminées les navettes entre les deux pays pour assurer le développement de sa filiale marocaine. Il a appris la darija, l’arabe dialectal, et s’est reconverti dans le tourisme. « A la fin, j’avais une centaine d’employés, mais j’en voulais toujours plus, je n’étais jamais satisfait. Et pas heureux, raconte le chef d’entreprise reconverti. J’allais souvent dans le désert. Je me suis demandé : « A quoi ça rime ? » J’ai décidé d’arrêter, de changer de rythme ».

Pour Géraldine Guilmoto, 39 ans, le déclic se produit lors d’un séjour à Marrakech il y a dix ans. « J’ai eu un coup de cœur pour cette ville. Je travaillais à Paris dans l’événementiel ; mon mari dans le marketing. On cherchait à partir, pour avoir une meilleure qualité de vie. Je n’ai pas eu de mal à le convaincre. On a tout lâché et recommencé à zéro dans l’artisanat », explique cette jeune maman. Les Guilmoto ont un peu d’argent de côté. Ils se forment et se lancent dans la fabrication de bougies décoratives.

Des métiers réservés aux Marocains

Arrivé à Casablanca il y a trois ans, Christophe Oberlaender, la quarantaine juvénile, affirme que la France lui fait peur : « C’est un vieux pays en fin de cycle. » A 30 ans, il ouvre à Nice un premier restaurant. Dix ans plus tard, il souhaite en ouvrir un second. « J’ai vite compris que cela ne serait pas possible ». Il évoque la frilosité des banques, la fiscalité, l’explosion des prix de l’immobilier, la règlementation de plus en plus contraignante, sur le tabac, l’alcool, la sécurité ou l’hygiène.. « J’avais le sentiment de ne plus avoir d’horizon. Au Maroc, on peut encore imaginer, avoir des projets. Cela n’a pas de prix ». Avec ses associés marocain et français, il ouvrira dans quelques semaines une plage privée à Dar Bouazza, à une vingtaine de kilomètres au sud de la capitale économique du royaume Un lieu qui promet d’être festif,  destiné à une clientèle argentée.

« Il faut être entrepreneur au Maroc. Quand on est bon, il y a beaucoup de choses à faire. Mais il faut travailler énormément », affirme pour sa part Gilles Bourguignon, le chef du Bô-Zin, un restaurant tendance de Marrakech. A 42 ans, il a beaucoup roulé sa bosse avant de poser ses valises dans la ville ocre. « Quatre chefs sur cinq repartent, affirment-ils, parce qu’ils sont incapables de s’adapter. En France, la cuisine est un monde d’hommes, assez dur, autoritaire, où on s’insulte facilement. Agir ainsi au Maroc est impensable. On a beau avoir travaillé à l’étranger et dans des pays en développement, le Maroc, c’est compliqué ».

Les « complications » ne sont pas que d’ordre culturel. Mère de deux grands garçons, Marie-Noëlle Farrie, pharmacienne de formation, a mis deux ans avant de pouvoir démarrer sa société de services et de vente de matériel médical à Casablanca. Au départ, son idée était de monter une structure de soins à domicile, un créneau encore inexploité au Maroc. « Je me suis heurtée à la loi. Cela n’était pas prévu, donc pas autorisé. Même si certains médecins le font de façon informelle », explique t-elle. La réglementation marocaine protège aussi certains métiers – avocat, architecte, kinésithérapeute, médecin ou pharmacien – en principe réservés aux ressortissants marocains ou aux étrangers mariés à des Marocains. Des exceptions peuvent être accordées, mais les barrières administratives sont alors difficiles à franchir. Volontaire, Marie-Noëlle Farrie ne regrette pas son choix : « On ne nous attend pas, il faut se battre, mais la France n’est pas facile non plus : il y a, de l’autre côté de la Méditerranée, une sinistrose très pesante. »

Protégé par de vastes enceintes, au cœur d’un parc ombragé, le Cercle amical français de Casablanca (CAFC), qui compte 9 000 membres, est une institution. Plus de quarante ans que des générations de Français résidant à Casablanca fréquentent ce lieu, l’un des rares de la capitale économique à être doté d’infrastructures sportives aussi nombreuse : piscines, terrains de basket, de football, de tennis, écuries, rampe de skate, salles de musculation, de danse, aires de jeux pour les enfants…. Le droit d’entrée, qui y donne accès à vie, tourne autour de 1300 euros. Wladimir Chostakoff, président du CAFC et conseiller (élu) à l’Assemblée des Français de l’étranger (AFE), ne déteste rien de plus que d’entendre dire que les Français du Maroc sont des nantis. « Au Maroc, martèle-t-il, celui qui travaille, gagne de l’argent, mais il faut retrousser ses manches. Et s’il y a un problème, personne ne vous vient en aide. Si ma maison est inondée, personne ne me donnera quoi que ce soit ». Mais le dossier qui fâche vraiment les Français du Maroc, c’est celui de l’école. Depuis trois ans, les frais de scolarité ont augmenté d’environ 40%. Scolariser un enfant à la mission française coûte désormais près de 2 600 € par an. Une hausse des coûts qui risque de s’accompagner d’une baisse de la qualité de l’enseignement : lorsqu’ils partent, les professeurs sont de plus en plus souvent remplacés par des non-titulaires, sous contrat local.

Un tremplin pour rebondir en France

Il arrive aussi que l’aventure marocaine serve de tremplin pour rebondir en France. Arnaud et Laurence Schmeltz, originaires de Paris, ont créé il y a quatre ans un studio graphique à Casablanca. L’expérience leur laisse un sentiment mitigé. « La porte semble grande ouverte, mais il y a beaucoup de non dits et une sorte d’incompréhension culturelle » affirme Laurence. En panne de débouchés en France, le couple a paradoxalement pu, grâce au Maroc, basculer de l’univers de la pub à celui de la décoration. Aujourd’hui, leurs clients européens sont séduits par des concepts développés et testés dans le royaume, où fabriquer coûte encore huit à dix fois moins cher.

La communauté française en chiffres

Selon le ministère des Affaires étrangères à Paris, le Maroc comptait, fin 2010, 41 129 personnes inscrites au registre mondial des Français établis hors de France ; un chiffre en hausse de 5% comparé à 2009. Sur le continent africain, le royaume chérifien est le premier pays d’accueil de la communauté française, devant l’Algérie (28 000) et la Tunisie (20 000). Hors l’Europe et l’Amérique du Nord, qui drainent 63% de cette communauté, le Maroc est la seconde destination des Français à l’étranger, derrière Israël (59 000).

Mais, de l’avis général, ces chiffres sont sous-évalués. De nombreux ressortissants ne prennent pas la peine de se faire connaître auprès des services consulaires. Selon Wladimir Chostakoff, qui représente le Maroc à l’Assemblée des Français de l’étranger (AFE), les ressortissants de l’Hexagone seraient environ  55 000  dans le royaume dont environ 60% de binationaux. Ceux qui ne sont pas pris en compte par les statistiques officielles dont souvent des adeptes des allers retours réguliers. Certains sont des retraités. D’autres, plus jeunes, sont inscrits au chômage en France et se « débrouillent » de l’autre côté de la Méditerranée : ils y travaillent au noir et font la navette tous les trois mois pour refaire tamponner leur passeport.

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