Eradiquer le travail des enfants

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Les filles lavent le linge, oasis près de Ouarzazate © C.MAROT

Le Maroc a adopté un projet de loi visant à interdire le travail des enfants. On estime leur nombre à 230 000. Un chiffre à minima. L’association Insaf se bat pour l’éradication du travail des petites bonnes.

L’histoire de Khadija, « petite bonne » de 11 ans battue à mort en juillet dernier, à El Jadida, pour avoir « mal lavé un pull », a bouleversé le Maroc. Un drame qui a relancé le débat sur la nécessité et l’urgence d’une législation contre l’emploi des enfants de 7 à 15 ans. Mi-octobre, le gouvernement marocain a voté un projet de loi qui interdit le travail des moins de 15 ans, et prévoit des amendes de 25 000 à 30 000 dirhams (2 200 à 2 600 euros) assorties d’une peine de 1 à 3 mois de prison pour les contrevenants. L’emploi des 15-18 ans serait conditionné à une autorisation parentale. Le texte doit encore être soumis au Parlement.

Les associations estiment qu’il y aurait entre 60 000 et 80 000 « petites bonnes » au Maroc. Le Haut commissariat au plan évalue à 150 000 environ le nombre d’enfants de 7 à 15 ans qui travaillent.

« En incluant les petites bonnes, on peut considérer qu’au moins 230 000 enfants sont soumis au travail précoce au Maroc. C’est un chiffre a minima, car il est extrêmement difficile d’avoir des statistiques. Les enfants sont derrière des portes closes et les employeurs rarement dénoncés », souligne Meriem Kamal, responsable de la communication et du plaidoyer auprès de l’Institution nationale de solidarité avec les femmes en détresse (Insaf), à Casablanca. L’Insaf fait partie d’un collectif de 34 associations qui luttent pour l’éradication du travail des « petites bonnes » et qui s’est portée partie civile contre les employeurs de Khadija. « Les parents de Khadija n’ont pas tenu à porter plainte, regrette Meriem. Ils se sentent dépassés, ils ont peur ».

Pour éradiquer le travail des enfants, il y a la loi bien sûr, mais aussi un grand travail de sensibilisation à effectuer. « Si les familles qui envoient leurs petites filles au travail ne sont pas au courant des dispositions légales, cela ne sert à rien de légiférer. Il faut d’abord informer, sensibiliser les familles dans le sens d’une protection globale des droits de l’enfant », indique la représentante de l’Insaf.

Selon elle, le placement des filles par les familles est dicté par la pauvreté, l’ignorance de la loi, l’analphabétisme et le manque d’infrastructures scolaires de proximité. En effet, 91 % des familles concernées sont très pauvres, sans revenu régulier, ce qui les pousse à chercher un revenu complémentaire. La défaillance de la Justice aggrave le problème.

« Selon nos enquêtes, les petites filles employées comme bonnes viennent principalement de régions rurales, isolées, indique Meriem Kamal. Et les employeurs sont en grande majorité issus des classes aisées et instruites, qui ne sont pas sans connaître la législation marocaine et le droit des enfants, notamment la scolarisation obligatoire des moins de 15 ans. Souvent, les familles qui placent leurs filles ont le sentiment de bien faire. On leur promet que l’enfant sera nourri, logé, éduqué. La réalité est toute autre ». Les fillettes sont victimes de maltraitances physiques, psychologiques et sexuelles. Les parents ignorent parfois même où se trouve leur enfant, pris en charge par un intermédiaire. Payées 300 dirhams en moyenne par mois (27 euros), sept fois moins qu’une employée de maison adulte, les « petites bonnes » sont corvéables à merci, du lundi au dimanche. Selon l’Insaf, 30 % d’entre elles n’ont jamais été scolarisées.

Un programme pour remettre les enfants à l’école

Devant le modeste bureau de l’Insaf à Imintanout, dans la province de Chichaoua, entre Essaouira et Marrakech, il y a foule. La responsable locale de l’Insaf reçoit les parents d’anciennes « petites bonnes ». Chaque mois, l’Insaf leur verse une allocation mensuelle de 250 dirhams (22 euros) en contrepartie de la rescolarisation des filles. Khadija vérifie leur identité et pointe leur passage, puis s’enquiert de la santé et des résultats scolaires des enfants.

Dans la province de Chichaoua, le taux de pauvreté atteint 18,8 %, très au-dessus de la moyenne nationale (9,5 %). Une plaine caillouteuse et sèche s’étend à perte de vue. À une cinquantaine de kilomètres d’Imintanout,

Sidi Al Mokhtar, bourgade rurale de 3 000 âmes, vivote difficilement. Ici, la population travaille dans l’agriculture, l’élevage ou l’artisanat. C’est jour de marché. Brik Zouyten, 46 ans, s’occupe seul de ses enfants, comme à l’accoutumée. Sa femme est partie mendier auprès des commerçants et des clients du souk.

Accroupi dans l’entrée d’une sinistre masure, Brik prépare le thé. Une étroite cour intérieure donne sur une pièce unique qui sert de lieu de vie et de chambre à coucher pour toute la famille, sept personnes au total : quelques mètres carrés sombres où sont entreposés des matelas, des couvertures, une armoire et un petit poste de télévision. Des images sont épinglées au mur. Houria, 12 ans, robe rouge à carreaux, rentre tranquillement de l’école, accueillie par ses deux petits frères. Elle prend place sur un matelas et sort consciencieusement de son cartable une trousse et des cahiers. Il y a deux ans, la fillette travaillait chez un couple de Marocains, établis à Guelmin, pour 300 dirhams par mois. « Dans cette famille, je faisais les courses, je lavais la vaisselle, les vêtements. Je me levais très tôt, la première. Et j’étais aussi la dernière à aller me coucher, tous les jours de la semaine », raconte Houria. Veste grise, bonnet vert sur la tête, Brik explique tristement : « C’est à cause de la pauvreté, à cause de ma situation. Un voisin m’a proposé de placer ma fille, pour faire de petits travaux ménagers chez les gens. C’était pour m’aider à payer le loyer de la maison, 250 dirhams par mois. Je n’ai pas de travail et ma femme est malade. Elle mendie sur les marchés. On avait trois mois de loyers en retard. Je n’avais pas d’autres solutions. C’est pour cela que j’ai envoyé Houria travailler ».

Mais lors d’une journée de sensibilisation sur le travail des enfants, organisée par l’Insaf à Sidi Al Mokhtar, un habitant avertit l’association du placement de la petite Houria. « Nous sommes allés voir Monsieur Zouyten. On lui a demandé s’il était prêt à retirer sa fille du travail pour la réintégrer à l’école, en échange d’une bourse mensuelle de 250 dirhams. Il a accepté. On a ramené la petite et on l’a inscrite à l’école. Aujourd’hui, tout se passe bien. Houria veut continuer à apprendre et chacun a retrouvé sa place dans la famille », explique Larbi Bakhouz, travailleur social. L’Insaf règle aussi les fournitures scolaires et distribue des vêtements. « Maintenant, c’est mieux. Houria est équilibrée, elle grandit bien, elle a des amis à l’école. Elle a une vie normale », se réjouit son père. La petite fille rêve de devenir institutrice.

Dans la région de Chichaoua, l’une des plus pauvres du Maroc, l’association parraine 140 filles. Chaque rentrée scolaire, sur la base d’un recensement, l’Insaf vérifie quels sont les enfants absents en classe. L’association, qui possède plusieurs antennes dans les régions rurales et périurbaines, travaille étroitement avec les autorités locales et les établissements scolaires. Elle organise également des journées de sensibilisation dans les provinces les plus reculées. Les garçons sont également largement concernés par le travail domestique, employés pour le gardiennage, le jardinage.

Une loi insuffisante

En 2008, le ministère marocain de l’Éducation a initié une politique d’allocation de bourse mensuelle pour inciter les familles les plus démunies à maintenir leurs enfants à l’école. Une initiative calquée sur l’expérience du Brésil et du Mexique. Chaque mois, l’État marocain verse ainsi entre 60 et 80 dirhams aux familles qui s’engagent à envoyer leurs enfants à l’école. « C’est une bonne chose, mais l’allocation est insuffisante et l’initiative n’est pas généralisée à l’ensemble du territoire », regrette Meriem Kamal.

Même chose pour la loi contre le travail des enfants, jugée insuffisante, dont l’objectif premier est de recadrer le travail domestique des adultes. « Il n’y a pas de numéro vert, pas de structures d’accueil, pas d’enquêteurs sociaux, et rien qui encourage à dénoncer le travail des enfants. Le nouveau texte de loi ne responsabilise pas les citoyens », déplore la porte-parole de l’Insaf. Il ne responsabilise pas non plus les parents. « Nous ne voulons pas que les parents aient une amende ou qu’ils aillent en prison, cela ne résoudra pas le problème, mais qu’au moins on leur impose des séances de sensibilisation concernant les droits des enfants, la scolarisation obligatoire, la lutte contre la maltraitance », conclut-elle.

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