Les révoltés d’Imiter

New African

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Campement sur le mont Alban © C.MAROT

Depuis dix mois, à 140 km de Ouarzazate, un petit village berbère est en lutte contre la Société minière d’Imiter. Cette filiale du holding royal qui exploite une mine d’argent depuis plus de 40 ans est accusée d’assécher la nappe phréatique et de polluer l’environnement.

Hommes et femmes, jeunes et vieux : c’est tout le village d’Imiter, niché au pied du Haut Atlas marocain, à 140 km de Ouarzazate, qui est entré en résistance. Cela fait huit mois que les villageois bloquent l’alimentation en eau de la Société métallurgique d’Imiter (SMI), qui exploite l’une des plus grandes mines d’argent d’Afrique. Sur le mont Alban, les vannes qui relient le réservoir d’eau à la mine ont été fermées. Les habitants du petit village berbère d’Imiter accusent la SMI de surexploiter la nappe phréatique et de polluer l’environnement au cyanure.

« On occupe le mont Alban depuis le 1er août. On n’avait plus d’eau au robinet en plein mois de ramadan ! Ni dans les khettaras ! (ndlr : systèmes d’irrigation) », dénonce Aïcha Amo. Cette mère est en colère. Son fils de 27 ans a été arrêté, il y a peu, et condamné à quatre ans de prison. « Mustapha était mécanicien à la SMI. Il paie son engagement dans le mouvement de contestation. Les autorités ont monté quelque chose contre lui », selon elle. « La SMI nous maltraite », renchérit Aïcha Assi. « Elle a pris l’eau, le sable, elle pollue l’environnement. Où sont nos droits ? Nous sommes pauvres, encore et toujours. L’agriculture est asséchée, c’est pourtant ce qui nous fait vivre. Le village est plein de chômeurs », explique t-elle.

Sur le mont Alban, la vie s’organise. Les habitants ont érigé des tentes et construit de petites maisons en pierres. Les drapeaux marocains et berbères flottent dans le vent. Dans un coin, des femmes cousent, d’autres préparent le couscous. Des cailloux blancs délimitent une mosquée, sans mur, sans toit. L’imam est venu, drapé dans sa djellaba rayée.

Pour les enfants d’Imiter, il n’y aura pas d’école cette année. « On a voté et décidé que ce serait une année blanche. Les mamans ne peuvent pas emmener les enfants à l’école, s’occuper des repas pour tout le monde, manifester. Mais les enfants le disent eux même, le mont Alban c’est leur école. Ils en apprennent plus ici, que dans les salles de classe », raconte Meriem, 21 ans, les cheveux sagement rangés sous son foulard rose. Chaque jour, les villageois d’Imiter se réunissent pour décider des actions à mener. Au centre du cercle formé, chacun a le droit de prendre la parole, quelque soit son âge. A Imiter, les habitants semblent avoir inventé une nouvelle façon de vivre ensemble ; un embryon de démocratie locale participative. « Ce qui se passe ici est extraordinaire, confie Meriem, les yeux pétillants. Pour la première fois, les femmes font face aux hommes, elles s’expriment publiquement, ce sont elles les plus engagées. On voit même de très jeunes enfants revendiquer leurs droits avec force ». Le crâne rasé, Badr, 10 ans, est l’un d’entre eux. Le garçon est devenu la coqueluche du village après qu’une vidéo le montrant haranguer les autorités ait fait le buzz sur Internet. Abdou, étudiant à Agadir, a lui suspendu ses études pour venir supporter son village lorsque celui-ci s’est soulevé. Avec ses copains, il épluche la législation sur l’environnement, alimente la page Facebook du village.

A huit kilomètres de là, la SMI, filiale de Managem, société minière appartenant au holding royal, tourne au ralenti. Le blocus des villageois a entrainé une diminution de la capacité de production de l’usine de 40%. Car pour extraire le concentré d’argent, l’usine a besoin d’eau. Des besoins appelés à croitre, alors qu’un projet d’extension prévoit de porter la production de 200 à 300 tonnes d’argent pur par an en 2013. En 2010, la SMI a réalisé un chiffre d’affaires de 740 millions de dirhams (66 millions d’euros). La mine emploie un millier de personnes, dont la moitié de sous-traitants.

Face à la fronde des villageois, la direction de Managem se défend. « Une étude d’impact a été réalisée en 2004, lorsque l’on a creusé le forage pour la mine. Elle a prouvé qu’il n’existe aucun lien entre la nappe que l’on exploite au niveau des forages pour la mine et les systèmes d’irrigation du village d’Imiter », explique Youssef El Hajjam, directeur général de la branche métaux précieux de Managem. « Certes, les villageois ont présenté des mesures qui montrent une baisse des débits d’eau, mais notre hydrogéologue a produit une étude qui démontre le contraire (…) Sur l’aspect environnemental, il faut savoir que le cyanure est un produit utilisé pratiquement dans toutes les mines qui extraient les métaux précieux. Ici c’est géré de manière stricte. Les eaux sont recyclées. Et donc il n’y a aucun impact de ces eaux cyanurées sur l’environnement », assure le responsable. Les manifestants demandent par ailleurs que 75% des recrutements soient réservés aux habitants de la région, mais la société juge cette demande «irréaliste».

« Innovar, le bureau qui a réalisé l’étude d’impact en 2004 est le même qui conclue à la baisse des débits d’eau, un an plus tard ! Alors, la SMI a demandé à son propre hydrogéologue de faire les mesures. Qui évidemment sont contradictoires. Ce n’est pas crédible. Nous voulons une étude indépendante ! », lance Brahim Udawd, l’un des fers de lance de la contestation. Un document réalisé pour le compte de la commune d’Imiter par le bureau d’études Innovar précise que les débits en eau dans la région « ont connu une baisse importante entre juin 2004 et août 2005 », avec des chutes, dans certains cas, « de 61% et 58% » .

Aux abords de la mine d’argent, Brahim Umuh, éleveur reconverti dans l’agriculture, s’avance sur un terrain de rocailles. Le paysage est lunaire. Un arbre mort, comme fossilisé, semble montrer le chemin. « La SMI dit qu’il n’y a pas d’impact du cyanure sur l’environnement… c’est faux ! », raconte ce paysan, qui a vu son troupeau de chèvres, 42 têtes, entièrement décimé en 2007. Les animaux, ont succombé après avoir bu à proximité de la digue du bassin de rétention des eaux cyanurées de la SMI. Aujourd’hui, Brahim Umuh travaille la terre. « Mais ce n’est plus comme autrefois. Certains arbres ont disparu. On avait des abricotiers, des grenadiers, des arbres fruitiers en grande quantité », affirme t-il. Cela fait plus de quarante ans que la SMI exploite le minerai d’argent dans la région, sans qu’aucune étude environnementale vraiment sérieuse n’ait été réalisée.

Sur Imiter, la nuit tombe doucement. Des flancs du mont Alban, des cohortes colorées dégringolent en silence. Petit à petit, les villageois regagnent leurs maisons. Au sommet, un groupe d’hommes regarde s’éloigner les habitants. Ils, resteront là haut, cette nuit encore, pour garder le réservoir d’eau. Rentré chez lui, Omar, père de six enfants, prend le frais dans la cour. « Depuis que l’on a fermé la vanne qui alimente la SMI, le niveau d’eau est remonté de façon très significative, dans les puits des maisons et chez les agriculteurs. Maintenant, on a de l’eau. Et on n’est pas prêt d’abandonner le combat », lance t-il.

Accroupi dans la poussière, Brahim Udawd, moqueur, désigne la mine au loin, dans un ciel rougissant : « On a besoin de tout ici. D’un centre de santé convenable, pas d’une infirmière qui vient de temps en temps. Les routes sont en mauvais état. Il n’y a pas assez de salles de classe. Les jeunes peinent à trouver du travail. On n’a rien, que la misère à quelques kilomètres d’un trésor ». Sur le mont Alban, quelques mots sont gravés dans la pierre : « Amussu : Ubridn 96 », « Imiter sur la voie de 96 ». Il y a 16 ans, les habitants d’Imiter se soulevaient pour la première fois, pour les mêmes raisons.

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