Au Maroc, le casse tête des terres agricoles

L’Express

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© C.MAROT

Le Maroc n’a jamais connu de réforme agraire. Depuis l’Indépendance, les terres agricoles se sont morcelées et la nature des régimes fonciers reste un obstacle à la modernisation.

Présidente d’une petite coopérative agricole de la région de Boujaad, dans le centre du Maroc, Nawal Ennouhi déambule entre les cactus. Tandis qu’elle foule la terre rocailleuse, un paysan, le visage buriné par le soleil, l’écoute patiemment. « J’essaie de le convaincre de cueillir les figues de barbarie sur sa ferme pour alimenter notre coopérative, explique t-elle. C’est souvent très compliqué. Les gens n’en voient pas l’intérêt, ils se méfient ». Dans la région, les exploitations agricoles sont modestes, les familles vivent difficilement. Ici, pas de tracteurs, le transport des marchandises se fait à dos d’âne. Les autorités de la région font ce qu’elles peuvent pour inciter les paysans à se regrouper. Mais la tâche est ardue.

Dans le pays, 70% des exploitations comptent moins de 5 hectares. Les parcelles sont étroites, morcelées au gré des successions. Sur ces terres, la mécanisation est faible et la productivité médiocre. Le Maroc compte 9 millions d’hectares de terres cultivables, environ 12% du territoire, ce qui est peu. Les grands exploitants, un peu moins de 30 000, détiennent 22% de la surface agricole totale (2 millions d’hectares). Premier d’entre eux : le roi du Maroc, à travers la société des Domaines agricoles.

« Il y a encore au Maroc 13 millions de ruraux (sur une population de 32 millions d’habitants). Autant dire que la pression sur la terre reste extrêmement forte », souligne Najib Akesbi, économiste, professeur à l’Institut agronomique et vétérinaire Hassan II à Rabat.

Le secteur agricole assure l’emploi d’environ 46% de la population active du pays. Mais le régime foncier reste compliqué, entre terres melk (régies par le droit musulman, assimilées à la propriété privée), terres collectives (territoires des tribus sous tutelle du ministère de l’Intérieur), terres guich (propriétés de l’Etat avec droit de jouissance accordé aux collectivités), terres domaniales (propriétés de l’Etat) et terres habous (sous administration religieuse). « Le premier problème dans l’agriculture marocaine, c’est le foncier, regrette Najib Akesbi. Tant que l’on ne l’aura pas réglé, on ne sortira pas de l’ornière. Depuis l’indépendance, nous n’avons jamais entrepris de réformes des structures foncières et nous le payons encore aujourd’hui ». La multiplicité et la précarité des statuts fonciers n’incitent pas à investir. Les terres collectives notamment, – 20% environ des superficies agricoles – ne sont pas valorisées. Et pour cause. « Ce sont des terres dont vous avez la jouissance, pas la propriété, explique l’économiste. Or, si vous n’avez pas de titre de propriété, vous ne pouvez pas vous endetter. Impossible d’obtenir un crédit pour irriguer ou acheter un tracteur, car vous n’avez rien à mettre en garantie. C’est un vrai obstacle à la modernisation des exploitations ». Les raisons du maintien de ce système sont avant tout politiques. Les terres collectives sont sous contrôle du ministère de l’Intérieur. Ce qui rend les populations vulnérables, à la merci de l’administration. D’autant que la plupart des petits exploitants sont analphabètes. Autre problème : l’immatriculation. Bien que privées, les terres melk, soit 70% des terres agricoles du Maroc, ne sont pas titrées dans leur grande majorité. Impossible, là encore, de solliciter un financement auprès d’une banque sans document officiel attestant la propriété. Tous régimes confondus, seules 10% des terres agricoles seraient immatriculées.

Pour répondre à la problématique foncière, les autorités marocaines, via le plan Maroc vert, stratégie agricole nationale initiée en 2007, invitent les petits paysans à se regrouper autour d’un « agrégateur ». A la tête d’une station de conditionnement ou d’une unité industrielle, ces agrégateurs, notables de région ou coopératives, cherchent un approvisionnement régulier auprès des producteurs. C’est ce que font par exemple la Cosumar, filiale de la Société nationale d’investissement, qui détient un monopole dans la production de sucre au Maroc, ou encore le groupe Aïcha présent dans la tomate industrielle à Meknès. L’agriculteur « agrégé » sécurise ses débouchés et son revenu. Depuis le plan Maroc vert, jamais l’aide au secteur agricole n’a été aussi importante. Les incitations sont légion : subventions aux investissements relatifs aux unités de valorisation, taux préférentiels pour l’acquisition de matériels agricoles, équipements en systèmes d’irrigation, encouragements aux regroupements. Pourtant, selon l’Agence pour le développement agricole (ADA), sur les 111 projets montés (263 500 hectares agrégés), 34 seulement sont opérationnels aujourd’hui. « L’agrégation, pourquoi pas, c’est un mode d’organisation intéressant, mais pour que cela marche, il faut que les paysans s’impliquent, qu’ils cessent d’être méfiants envers l’administration, relève Najib Akesbi. Et à supposer que cela fonctionne, c’est au mieux une mini solution à un gros problème. » Autre volet repris par le plan Maroc vert : les partenariats publics-privés autour des terres agricoles du domaine privé de l’Etat. Lancée en 2004, l’opération consiste à mettre à disposition des investisseurs privés, nationaux ou étrangers, des terres sous forme de location longue durée, jusqu’à quarante ans. A ce jour, 100 000 hectares ont été mobilisés, représentant 22,3 milliards de dirhams d’investissement (2 milliards d’euros).

Reste la fiscalité. Un sujet sensible. Depuis trente ans, l’agriculture marocaine échappe totalement à l’impôt. Un régime inique, au regard des bénéfices colossaux accumulés par les gros exploitants. En 2014, le dahir (décret royal) qui exonère tous les revenus agricoles arrivera à expiration. Sera t-il prorogé une nouvelle fois ? Selon des études menées par la Banque mondiale, la fiscalisation de l’agriculture marocaine pourrait rapporter de 1,5 à 2 points de PIB.

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