Le drame des immigrés africains, piégés aux portes de l’Europe

L’Express

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© C. MAROT

Venus d’Afrique, un grand nombre de migrants clandestins restent bloqués au Maroc. Ils seraient victimes de rafles et de violences, selon les organisations humanitaires.

Sur le bord de la route nationale qui relie Tanger à Tétouan, le matin déverse ses grappes de migrants clandestins, silhouettes fragiles surgies des bosquets. De petits groupes se forment, hèlent les automobilistes dans l’espoir de récolter du pain, du lait, du riz, quelques dirhams… De quoi préparer le repas du soir. L’enclave espagnole de Ceuta est à 8 kilomètres à peine. L’Europe rêvée, si proche et si loin…

Armel et Gaucher, deux Camerounais d’une trentaine d’années, rejoignent leurs compagnons d’infortune sur le bord de la route. Cette nuit encore, leur expédition pour rejoindre l’île espagnole en canoë pneumatique a échoué. Ils réessaieront demain. Avec le retour des beaux jours, les tentatives se multiplient. Dans les forêts avoisinantes, des centaines de clandestins subsahariens venus du Nigéria, du Mali, de Guinée, du Cameroun ou encore du Liberia se cachent et attendent. « C’est très dur de vivre ici, comme ça », raconte Armel. Titulaire d’un DUT en informatique, l’homme est arrivé au Maroc il y a un an. Avec ses compagnons, il campe dans une grotte, en contrebas. « On est obligés de changer de refuge très souvent à cause de la police. On dort par terre. Avec l’humidité, on a de gros problèmes de santé », explique t-il. Dans la grotte, la vie est spartiate. Quelques couvertures, des ustensiles de cuisine et des bibles jonchent le sol. Pour Armel, gagner l’Europe est la seule issue : « C’est l’enfer ici. Mais je ne peux pas rentrer, je n’ai plus rien, plus d’argent. Je dois passer en l’Europe. Là bas, si tu es méritant, si tu travailles, on te donne ta chance ».

A Rabat, dans le quartier de Takadoum, William, 28 ans, plâtré à la main gauche et au pied droit, se remet doucement. A ses côtés, Sébastien, large cicatrice au front, s’appuie sur une béquille. Dans la pièce exiguë, le téléviseur braille. « On était une centaine, on a lancé un assaut en mars sur Melilla (l’autre enclave espagnole, qui jouxte la ville marocaine de Nador). Passer en force, c’est la seule manière pour qu’il y en ait quelques uns qui franchissent la clôture », explique William. Lui, Sébastien et leur ami Clément ont réussi à passer les barbelés, mais la Guardia Civil, force de police espagnole, les a rattrapés dans le centre. « Ils nous ont mis dans les coffres de voiture pour traverser la ville sans que personne nous voit, poursuit-il. Puis, ils nous ont livrés aux forces de sécurité marocaines. De l’autre côté, nous avons été frappés avec des matraques, des barres de fer. Ils nous traitaient d’animaux (…) Mon ami Clément est mort dans mes bras trois jours plus tard des suites d’une hémorragie interne ».

L’impact du durcissement des politiques migratoires

Depuis la fin de 2011, la situation sanitaire des migrants subsahariens en situation irrégulière au Maroc s’est dramatiquement détériorée. Les rafles se multiplient parmi ces groupes qui comptent des réfugiés, des demandeurs d’asile, des femmes enceintes, des mineurs…Certains sont reconduits de nuit par bus jusqu’à Oujda, à la frontière du Maroc et de l’Algérie, puis expulsés dans le no man’s land qui sépare les deux pays, à la merci des réseaux criminels qui opèrent dans la région. Les associations dénoncent aussi la reprise des reconduites à la frontière mauritanienne. Une zone militarisée, minée, désertique, très dangereuse.

Dans ce contexte, la décision de Médecins sans frontières (MSF) de se retirer du royaume, plus de quinze ans après avoir démarré ses activités, sonne comme un coup de tonnerre. L’organisation humanitaire, obligée de monter au créneau régulièrement pur défendre les droits humains des migrants, estimait ne plus être dans son rôle. Dans son dernier rapport, publié en mars, elle dénonce la forte augmentation des abus, des traitements dégradants et des actes de violence contre les migrants Subsahariens, commis par les forces de sécurité marocaines, mais aussi par les forces espagnoles. 63% des personnes interrogées affirment avoir subi des violences au Maroc, principalement de la part des Forces de sécurité marocaines (64% des cas), mais aussi des délinquants marocains (21%) et de la Guardia Civil espagnole (7%). Des excès favorisés par le durcissement des politiques migratoires en Europe. « Le départ de MSF est une catastrophe, s’alarme Stéphane Julinet, responsable juridique du Groupe antiraciste d’accompagnement et de défense des étrangers et migrants (Gadem). Personne n’a pris la relève pour soigner les migrants blessés lors des rafles et des refoulements aux frontières ». Selon les associations, près de 25 000 clandestins originaires du Sud du Sahara se trouvaient fin 2012 sur le sol marocain dans l’espoir d’un hypothétique passage en Espagne.

Des expulsions illégales vers la frontière algérienne

Pourtant au Maroc, le cadre juridique et les procédures existent pour reconduire à la frontière les étrangers en situation irrégulière. Sur le papier, les étrangers arrêtés ont droit à un avocat et à un interprète, peuvent contacter leurs représentations diplomatiques et doivent se voir notifier les décisions d’expulsion. « La loi 02-03 est un copié collé de l’ordonnance française de 1945. Mais elle n’est pas appliquée, c’est une loi d’affichage adoptée sous la pression de l’Union européenne, affirme Stéphane Julinet. En réalité, les migrants subsahariens sont arrêtés et retenus de manière arbitraire. Ils ne sont ni en garde à vue, ni en rétention administrative. Tout se passe très vite, de façon informelle, entre la police et le parquet. Après une rafle à Rabat, si le nombre d’arrêtés est suffisant pour remplir un bus, ils partent ». Pour le responsable du Gadem, les expulsions vers la frontière algérienne sont illégales : « La loi permet de renvoyer les personnes, soit vers le pays d’origine, soit dans un pays où elles sont légalement admissibles, rappelle t-il. Or cela n’est pas le cas de l’Algérie. Les frontières sont officiellement fermées. Surtout, il ne devrait pas y avoir de refoulements dans des zones où les migrants craignent pour leur vie ».

La situation des enfants nés dans la clandestinité est particulièrement inquiétante, en raison du flou juridique dans laquelle ils se trouvent. Dans la crèche de la Fondation Orient-Occident, à Rabat, Delphine, originaire de Côte d’Ivoire, nourrit son fils de quatre mois. Son bébé n’a pas d’extrait de naissance. Pour obtenir l’avis de naissance délivré par le médecin accoucheur, les mamans doivent avoir payé l’accouchement, soit environ 3 000 dirhams. Passé ce délai, elles devront aller en justice. Mais l’avis de naissance ne suffit pas toujours : « A l’état civil, ils m’ont dit que je devais être mariée pour avoir un extrait de naissance. Sinon, ils donneraient un nom marocain à mon bébé et l’inscriraient de père inconnu », s’insurge Delphine. A la Fondation Orient-Occident, la grande majorité des enfants d’Afrique subsaharienne qui fréquentent la crèche n’ont aucune existence légale. « Cela pose énormément de problèmes. Sans extrait de naissance, on ne peut pas inscrire ces enfants à l’école, ils ne peuvent pas être admis dans un hôpital, il n’y a pas de recours possible en justice s’il y a des abus ou de la maltraitance », explique Nuria Mas, responsable du pôle immigration de la fondation.

A dix minutes de la Fondation Orient-Occident, le centre Tamkine reçoit les femmes enceintes migrantes et leurs enfants en bas âge. Soutenu par l’Union européenne et l’association Terres des hommes, le centre assure le suivi prénatal et postnatal des migrantes. Maman d’une petite fille de quatre mois, Christine, 28 ans, se rend au centre chaque lundi, chercher des conseils et du réconfort. Venue au Maroc pour y trouver une vie meilleure, la jeune mère a vite déchanté : « C’est encore plus difficile ici qu’au Cameroun. Quand on arrive, on a un choc culturel, on est d’abord confronté à la religion, à la couleur de peau, on commence à voir des réalités qu’on n’imaginait même pas. Il y a des agressions, des viols. Dans la rue, les gens nous lancent des cailloux, nous crachent dessus (…) J’ai quitté mon pays, j’ai traversé le Nigeria, le Niger, l’Algérie pour arriver au Maroc. J’espérais trouver du travail ici. Mais c’est impossible. Il y a trop de racisme, on n’a pas de papiers. Aujourd’hui, je bricole, j’achète de la friperie, je la revends. Je me bats pour mon bébé, mais franchement, je ne pense pas rester, c’est trop difficile ». Pour rentrer, la jeune maman est prête à refaire le chemin inverse. « Je reprendrai la route à pied, avec la petite, assure t-elle. Je n’ai pas le choix. »

Déçus, beaucoup souhaitent rentrer dans leur pays

Rentrer. Les migrants subsahariens sont de plus en plus nombreux à le souhaiter. Mais l’Organisation internationale pour les migrations (OIM), faute de fonds suffisants, finance peu de retours volontaires. Entre 2005 et 2012, l’OIM a permis le retour de 3 500 personnes seulement.

Le soir décline sur Tanger. L’heure que choisissent Merchant et Jimmy pour flâner tranquillement sur la plage. Après cinq années de galère passées dans la ville du détroit, Merchant n’a plus qu’une seule idée en tête : repartir à Monrovia. « L’ambassade du Libéria peut me faire une carte consulaire pour 50 euros. Après, il faut encore que je trouve 2 000 euros pour le voyage. Je dois rentrer, j’en ai assez, je suis fatigué », explique t-il. Sous son blouson, il cache un cahier d’écolier dont il noircit les pages quand le vague à l’âme est trop fort. Jimmy, son camarade, entonne un rap. Une chanson qui raconte l’exil, les humiliations, la solitude.

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