Les islamistes à l’épreuve du réel

African Business

Medina de Casablanca

Médina de Casablanca 2013 © C. MAROT

Vingt mois après l’arrivée au pouvoir des islamistes, les Marocains ne voient guère de changement. Le gouvernement Benkirane est décrié pour ne pas avoir pris la pleine mesure de la crise économique.

Dans le quartier populaire de Hay Hassani, à Casablanca, c’est jour de marché. Mohamed, marchand de fruits, est derrière son étal depuis le matin. « On vit toujours aussi mal. Pour nous les pauvres, rien n’a changé. On est dans la même situation qu’avant. Les prix des produits sont plus chers. Pour joindre les deux bouts, on est obligés de travailler tous les jours », raconte t-il. Pour Ibrahim Darif, vendeur ambulant, la potion est amère : « La crise est toujours là, elle touche tous les secteurs. Je n’arrive pas à vendre mes marchandises. Je reste sur ma charrette toute la journée pour pouvoir juste gagner de quoi manger. En plus, les policiers chassent les vendeurs ambulants. Ils ne nous laissent pas travailler. A côté de ça, il y a toujours autant de corruption. Ce sont les notables qui continuent de se servir. On en a assez ». Près de 30% des jeunes âgés de 15 à 29 ans n’ont pas d’emploi, selon un rapport de la Banque mondiale paru en mai.

Touché par la crise, le Maroc connaît aujourd’hui de sérieux déséquilibres au niveau macroéconomique, des dérèglements relevés par le Fonds monétaire international et la Banque mondiale. Le déficit commercial s’est aggravé de 8% en 2012 (+25% en 2011). Les recettes touristiques et les transferts financiers des Marocains de l’extérieur sont en baisse. Surtout, le déficit budgétaire dépasse les 7% du PIB. Pour faire face, le gouvernement Benkirane a gelé 15 milliards de dirhams d’investissements publics au titre de l’année 2013 (environ 1,3 milliard d’euros). Autre préoccupation : la caisse de compensation, mécanisme de soutien des prix aux produits de base, est devenue un gouffre pour les finances de l’Etat. Ces dépenses se sont élevées à 53,6 milliards de dirhams en 2012 (5 milliards d’euros), soit 6,4% du PIB. L’envolée des dépenses de la caisse de compensation est liée à la hausse des cours du pétrole (32,4 milliards de dirhams ont été dépensés pour le pétrole en 2012, 15,8 milliards de dirhams pour le gaz et 5 milliards de dirhams pour le sucre). Devant l’explosion des dépenses, le gouvernement Benkirane a augmenté les prix à la pompe de 20% en 2012. Mais pour le FMI, qui a négocié avec le Maroc une ligne de précaution et de liquidité pour 6,2 milliards de dollars, cela ne suffit pas. Il y a urgence à réformer la caisse de compensation. Une requête qui semble avoir été entendue. A la veille du ramadan, le ministre délégué aux Affaires générales et à la Gouvernance, Najib Boulif, a indiqué que son gouvernement allait « activer l’ajustement automatique des prix pour les produits énergétiques et le sucre, à l’exception du gaz de ville ». La réforme globale de toute la caisse de compensation devrait aboutir «d’ici la fin de l’année et nous pourrons l’intégrer au budget national de 2014 », a ajouté le ministre délégué.

Sur fonds de crise, la réforme de la caisse de compensation est un sujet sensible. Le consensus politique reste difficile à trouver. Les divergences concernent les aides directes pour remplacer le système actuel de subventions. Il s’agit de cibler 2 millions de familles parmi les plus démunies pour accorder une aide mensuelle de 1 000 dirhams par mois.

Mais pour les syndicats, la crainte d’une nouvelle baisse du pouvoir d’achat des travailleurs est bien réelle. Le climat social se dégrade. « Face à l’effritement du pouvoir d’achat, au gel des salaires, au licenciement des salariés et au harcèlement des syndicalistes, le climat social ne peut être que tendu. Ce sont les politiques économiques qui ont entrainé une détérioration du pouvoir d’achat », dénonce Miloudi Moukharik, secrétaire général de l’Union marocaine du travail (UMT), plus grande centrale syndicale du pays. « L’UMT n’a cessé de le répéter. Le Maroc n’est pas un pays pauvre. Le Maroc est un pays riche, riche par ses biens agricoles, ses ressources minières, océaniques mais ces richesses sont mal réparties. Ce n’est pas un pays sous développé, le Maroc est un pays mal organisé. Et ces richesses doivent être mieux réparties. A en juger, chez nous les riches ne paient pas d’impôts sur la fortune. Nous avons fait cette proposition, dans le cadre de la solidarité, mais le gouvernement Benkirane a refusé. Au Maroc, les grands propriétaires terriens dans le domaine agricole ne paient pas d’impôts », s’insurge le secrétaire général de l’UMT. Pour les syndicats, la ligne rouge à ne dépasser est claire : le gouvernement ne doit pas porter atteinte au pouvoir d’achat des plus démunis et de la classe ouvrière.

Autre source d’inquiétude : le système de retraite. En début d’année, le premier ministre annonçait un déficit dès 2014. La situation devrait s’aggraver au fil des années si rien n’est fait. Le FMI estime le déficit à 4% du PIB en 2040 et juge l’équilibre du système de retraite « insoutenable ».

C.M.

 

 

Trois questions à Kamal Lahbib, vice-président du Forum des alternatives Maroc (FMAS)

Comment analysez vous la situation au niveau économique et social ?

Le Maroc traverse une crise qui ne date pas d’aujourd’hui, malgré les discours que l’on peut entendre. La dégradation s’est faite au fur et à mesure. Aujourd’hui, le déficit est à un niveau critique, il y a un fort taux d’endettement. Les investissements restent limités au niveau national. C’est l’Etat qui est le plus gros investisseur. Or il a pris la décision de geler 15 milliards de dirhams d’investissements. La crise a eu un impact sur les rentrées de devises. Au final, il y a un sérieux problème au niveau des équilibres budgétaires de l’Etat. Le gouvernement n’arrive pas à prendre des mesures, sur l’emploi, sur la caisse de compensation. Les diplômés chômeurs sont dans la rue, les prix d’un certain nombre de produits essentiels comme le carburant ont augmenté…Cela a un impact sur le pouvoir d’achat des populations. Jamais, les ménages n’ont été aussi endettés. Tous ces éléments font qu’il y a un sérieux problème, à la fois au niveau des équilibres des finances publiques et au niveau de la perception de la politique gouvernementale.

Les Marocains sont déçus ?

Les attentes des Marocains ont été déçues. Il y a un peu partout dans le pays des mouvements sociaux qui se déclenchent, des protestations, soit pour l’accès à la route, soit pour l’accès à la santé…c’est à tous les niveaux. C’est vrai que la carence ne date pas d’aujourd’hui. Mais ce qui a changé c’est que les gens sont davantage encouragés à sortir dans la rue, ils osent manifester et protester. C’est quand même assez impressionnant le nombre de manifestants qui sortent pour des choses qui étaient inconcevables par le passé. On le voit aujourd’hui dans la région du Sud-Est du Maroc, dans les zones minières, on le voit dans les usines.

Le dialogue social piétine depuis un an et demi. L’enseignement est dans une situation catastrophique. La réforme de la justice, pierre d’achoppement avec d’autres pays pour rétablir une certaine confiance dans le marché, ne voit pas le jour.

En terme de gestion économique et sur un certain nombre de dossiers sociaux chauds, on ne voit pas tellement la différence entre l’actuel gouvernement et le précédent. Les problèmes restent. Ce qui change, c’est que l’on est en train de donner une enveloppe idéologique religieuse à tous ces problèmes.

Au sein de la majorité, il y a aujourd’hui des luttes de pouvoir qui sont incompréhensibles pour la population. Ce que demandent les Marocains, ce sont des mesures concrètes pour l’amélioration de leur situation. S’il n’y a pas de mesures urgentes prises bientôt, il y a un risque de réexplosion. Dans un contexte régional compliqué lié au terrorisme et au Sahara.

Le Parti Justice et Développement a remporté les élections législatives en apparaissant intransigeant sur les questions de corruption. Cela fait vingt mois que le gouvernement Benkirane est à la manœuvre. Quel est le changement ?

Les ministres du PJD ont eu du mal à faire la transition de l’opposition à la gestion. Ils s’étaient habitués simplement à être des opposants. C’est beaucoup plus simple effectivement de critiquer quand on n’a pas la responsabilité de gérer des équilibres économiques et sociaux. Ils ont été élus sur un discours moralisateur, contre la corruption, contre l’économie de rente, contre les abus de pouvoir… Des éléments mobilisateurs au niveau électoral.

Mais concrètement, les solutions sont plus complexes à mettre en œuvre. Le PJD s’est lancé dans une politique spectacle, sans prendre réellement de mesures. La corruption est une plaie terrible dans notre système politique et économique. Les ministres du gouvernement Benkirane ont été incapables d’aller loin sur l’encadrement des marchés publics, ils n’ont pas avancé sur la protection des témoins… Tout cela piétine et cela piétine davantage car ils n’arrivent pas à se dégager de leurs orientations idéologiques qui priment sur la résolution des problèmes majeurs que vit le pays.

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