Minotiers africains, vos moulins vont trop vite!

Jeune Afrique

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Les Moulins du Sahel (photo Emmanuel Daou Bakary pour JA)

Opérateurs historiques ou sociétés fraîchement débarquées, tous veulent dominer le marché de la farine en Afrique subsaharienne. N’en battez plus ! L’offre dépasse déjà largement la demande.

Sur fond d’instabilité des cours mondiaux du blé, les minotiers s’apprêtent à livrer bataille. Au Sénégal, le marché est bousculé ces derniers mois par un nouvel arrivant : la société familiale Sedima, dirigée par Babacar Ngom. Jusqu’alors spécialisée dans l’aviculture, elle a investi près de 6 milliards de F CFA (environ 9 millions d’euros) dans un moulin flambant neuf d’une capacité de 200 tonnes de farine par jour.

Elle vient ainsi concurrencer le leader, les Grands Moulins de Dakar (groupe Mimran), mais aussi l’entreprise sénégalaise Nouvelle Minoterie africaine (NMA Sanders), l’usine turque FKS et les moulins français Sentenac. Sedima produit du son de blé pour nourrir ses volailles et propose des farines de diverses qualités aux boulangers et consommateurs sénégalais. Sur le continent, la plupart des grains sont importés d’Europe, accessoirement d’Argentine et des États-Unis. L’entreprise a, elle, choisi le blé français, pour son fort taux en protéines.

 « Nous sommes une entreprise sénégalaise et cela joue beaucoup pour les consommateurs, assure Samb Abibou, directeur général adjoint de Sedima. La farine a une forte valeur sociale, le pain est l’aliment du pauvre et les Sénégalais se sont rendu compte que les entreprises étrangères ont encaissé de grosses marges dans le passé, autour de 20 %. À la Sedima, avec toute la responsabilité sociale que nous portons, nous sommes satisfaits de fixer la nôtre à 5 %. » Depuis un an et demi, le prix de la farine est homologué par l’État sénégalais. De 20 000 F CFA en 2013, le sac de 50 kilogrammes est passé à 18 000 F CFA au premier trimestre 2014.

La Sedima savoure son succès. « Au bout de six mois, nous tournons à plein régime. Nous pensons déjà à l’extension pour passer à 500 tonnes de farine par jour courant 2015, ce qui nécessitera 5 milliards d’investissements supplémentaires », indique Samb Abibou. La Sedima vise le marché sous-régional de l’Union économique et monétaire ouest-africaine (UEMOA), notamment le Mali, le Burkina Faso, le Bénin ou encore la Guinée-Bissau.

Avec ce nouveau poids lourd, la capacité de production tourne désormais autour de 2 500 tonnes par jour au Sénégal. Reste que la demande, elle, ne dépasse pas les 1 600 t. Certains acteurs devraient donc quitter la scène dans les prochains mois…

« Dans le mur »

D’autant qu’un sixième opérateur est entré en jeu ces dernières semaines : le singapourien Olam. Également attendu sur le marché camerounais de la farine, le groupe agro-industriel annonce une capacité de 500 t par jour au Sénégal. En 2013, il a bénéficié d’un prêt de 80 millions de dollars (plus de 58 millions d’euros) de la Banque africaine de développement (BAD) pour ses activités de transformation de blé et de production d’huile de palme en Afrique.

Une faveur qui interpelle Ameth Amar, patron de NMA Sanders, également à la tête de l’Association des industries meunières ouest-africaines (AIM) de l’UEMOA : « Nous ne comprenons pas la logique d’un tel financement accordé à un groupe étranger. Il n’y a pas eu d’études de marché ! Dans la sous-région, que ce soit au Mali, en Côte d’Ivoire ou au Burkina Faso, il y a déjà trop de moulins, les marchés sont en surcapacité. Nous allons droit dans le mur ! » Depuis quelques mois, le président de l’AIM plaide pour une régulation du marché auprès des instances de l’UEMOA.

Ameth Amar est particulièrement inquiet pour son entreprise. Avec 300 employés, NMA Sanders réalise aujourd’hui 15 milliards de F CFA de chiffre d’affaires au Sénégal et produit 42 000 t de farine par an. « Forcément, cette situation va peser sur l’activité et sur les prix. Il faut permettre aux industriels locaux de tenir, s’inquiète-t-il. De notre côté, nous nous sommes déjà diversifiés en fabriquant des pâtes alimentaires, de la nourriture pour le bétail et la volaille. »

Prix cassés

Malgré un contexte sociopolitique difficile, le Malien Houd Baby a décidé, lui, de faire des Moulins du Sahel un leader régional.

Après le Mali, le Niger et le Burkina Faso, le groupe vise le Bénin, la Guinée-Bissau et la Côte d’Ivoire. Ce dernier marché est dominé par les Grands Moulins d’Abidjan (GMA, groupe Mimran), avec une capacité de production de plus de 1 000 t de farine de blé par jour, suivis par les Moulins modernes de Côte d’Ivoire (MMCI, groupe Carré d’or) ou encore les Moulins de Côte d’Ivoire (LMCI).

Au Cameroun, où la consommation de farine s’élève à 18 kg par tête et par an, le marché est également très concurrentiel et en surcapacité. Il est dominé par la Société des grands moulins du Cameroun (SGMC), filiale du français Somdiaa. Avec 10 000 t de farine par mois, la SGMC détient 25 % des parts de marché.

L’arrivée d’Olam portera à 9 le nombre de minotiers. Une situation qui ne semble pas émouvoir Sébastien Vilgrain, directeur des minoteries du groupe Somdiaa : « Nous nous concentrons sur des niches. Nous essayons de nous différencier, de répondre aux attentes du marché en lançant des farines spéciales, en faisant évoluer les gammes vers le haut. Depuis que nous avons procédé à l’extension de notre moulin portuaire il y a deux ans pour accroître nos capacités de stockage, nous sommes en progression constante. »

Accusée de casser les prix, la SGMC se défend. « Nous avons une politique très ouverte. Nous sommes là pour gagner de l’argent, mais quand les prix baissent, nous faisons en sorte que la farine suive. Car si vous pratiquez des tarifs trop élevés par rapport au cours du blé, il y aura des importations non officielles via le Nigeria, le Tchad », affirme Sébastien Vilgrain.

Au Gabon voisin, où la consommation de farine par tête atteint 55 kg par an, Somdiaa, via la Société meunière et avicole (SMAG), est le seul minotier, avec une capacité d’écrasement de 340 t par jour.

Le pain est aujourd’hui l’aliment le moins cher du pays, subventionné par l’État, qui en fixe les prix afin de les maintenir au plus bas. Les habitudes alimentaires en sont bouleversées, au point qu’il devient difficile de trouver du manioc ou du mil.

« Ce n’est pas très bon pour la concurrence. Nous essayons de convaincre l’État de libéraliser les prix, d’ouvrir le secteur. Cette situation empêche de développer de nouvelles gammes de farine », explique Sébastien Vilgrain.

En parallèle, Somdiaa reste attentif aux possibilités de rachat ou de fusion avec des moulins portuaires pour progresser sur la côte ouest de l’Afrique.

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