Sylvie Brunel: « Convertir la poudrière en pôles structurants »

Afrique Méditerranée Business

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Sylvie Brunel, géographe et économiste.

 

Cette spécialiste regarde l’essor démographique avec pessimisme : il génère inégalités et frustration. Pour être durables, les centres urbains de demain devront être plus justes et plus compacts.

Elle a longtemps travaillé dans l’humanitaire, notamment comme présidente de l’ONG Action contre la faim. Agrégée de géographie et docteur en économie, Sylvie Brunel est aujourd’hui professeur des universités à Paris-Sorbonne. Elle y dirige un master professionnel consacré aux pays du Sud face au développement durable. Son dernier livre, L’Afrique est-elle si bien partie ?, a reçu le grand prix 2015 du Festival géopolitique de Grenoble. Rappelant que le continent présente l’un des plus faibles taux d’urbanisation du monde – de 35 à 40 % au sud du Sahara, Sylvie Brunel souligne qu’il est en train d’opérer un rattrapage spectaculaire. Un phénomène particulièrement visible sur les façades littorales ainsi que dans les pays marqués par l’aridité, où les villes jouent le rôle de refuges à chaque crise, climatique et politique. En lien avec ce défi du nombre, les métropoles doivent faire face au développement des bidonvilles, où vivent les deux tiers des Africains. Une proportion que seule l’Asie du Sud dépasse.

Comment la croissance urbaine se traduit-elle visuellement ?

On assiste à une extension périphérique en doigts de gant, c’est-à-dire le long des axes de circulation, ce qui engendre des tensions foncières très fortes dans les périphéries avec les communautés rurales, des problèmes de congestion, d’embouteillages, de pollution. Pour faire simple, l’urbanisation africaine ressemble au modèle nord-américain avec des banlieues interminables ! En parallèle, le continent est entré dans l’ère de la périurbanisation, c’est-à-dire que les espaces libres se comblent. Les anciennes zones tampon de la cité coloniale, entre ville blanche et noire, sont peu à peu occupées alors même qu’elles présentent généralement une forte exposition aux risques (inondations, glissements de terrain, insalubrité), avec des quartiers envahis d’ordures et sans système d’évacuation des eaux de pluies. Pour finir, l’essor des villes repose sur la densification des anciens quartiers ‘indigènes’ de la période coloniale, devenus des zones populaires : construction de pièces supplémentaires dans les anciennes concessions, ajout de lits ou de boxes dans chaque bâtiment. La promiscuité et regroupement par origine géographique ou ethnique sont sources de tensions communautaires.

Malgré tous ces problèmes, les villes restent attractives…

Elles offrent plus d’opportunités que les campagnes, l’accès à l’éducation, un meilleur maillage sanitaire avec des services de planning familial et des traitements contre le sida, une moindre exposition au paludisme. Il y a également plus de possibilités d’emplois, notamment dans les services (gardiennage, employés de maison, jardiniers, chauffeurs), en raison de la proximité avec les quartiers aisés. C’est aussi le moyen d’échapper aux pesanteurs du milieu rural et à l’autorité des anciens, notamment pour les femmes et les jeunes. La ville incarne la modernité et l’innovation. Elle est connectée au reste du monde. En Afrique plus qu’ailleurs, les villes sont les laboratoires du changement.

Vous êtes donc optimiste ?

Non, la ville africaine présente des caractéristiques très inquiétantes. Premièrement parce que la jeunesse n’y trouve pas d’emploi. Sur le continent, on dénombre 200 millions de jeunes chômeurs, autrement dit, les deux tiers des moins de 25 ans sont au chômage ! La majorité des diplômés, formée en sciences humaines, ne trouve pas de travail et la minorité, issue des sciences dures, est tentée par l’expatriation. Deuxièmement, dans ces villes précaires, les risques naturels et humains sont très élevés. En 2014, l’épidémie d’Ebola en Afrique occidentale a montré la fragilité des systèmes de santé. Les flambées de choléra, de méningites sont trop souvent passées sous silence. De même que l’ampleur des désastres liés aux incendies, aux effondrements de terrain, à la pollution des eaux, de l’air et des sols. Dans les zones populaires, on peut parler sans exagérer de ville poubelle. Les pouvoirs publics concentrent leurs efforts sur quelques quartiers vitrines, qui donnent le sentiment aux visiteurs institutionnels ne sortant pas des itinéraires balisés que tout va bien. Les modèles urbains qui se mettent en place sont trop souvent fondés sur la ségrégation : de rares quartiers magnifiques, enclaves soigneusement préservées, réservées au sommet des classes moyennes, face à des banlieues anarchiques et dégradées où la majorité pauvre s’entasse.

A-t-on tout de même réussi à contenir l’exode rural ?

La pression ne s’est pas amoindrie, au contraire. Le réservoir rural ne se tarit pas : ce n’est qu’en 2030 que la population urbaine dépassera celle vivant à la campagne ! La croissance des bidonvilles est alimentée par l’échec des campagnes et non, comme en Europe pendant la révolution industrielle, par la modernisation du monde rural. A l’inverse, les campagnes se dégradent sous la pression urbaine qui pousse à la déforestation pour assurer l’approvisionnement en bois et charbon.

Il y a donc un risque de rupture entre les deux mondes ?

Exactement. La montée d’un entrepreneuriat dynamique qui crée des activités agricoles rentables et investit dans la terre ne concerne que la campagne proche, celle qui vit dans une dépendance étroite à la ville. Le reste du pays est de plus en plus déconnecté. Les gouvernements, faute de moyens et par désintérêt, se concentrent sur le territoire utile, majoritairement le littoral. Ils se désengagent des régions enclavées et périphériques, considérées comme un Moyen Age arriéré qu’il vaut mieux ignorer. Aujourd’hui, les jeunes urbains ont passé toute leur vie en ville, ils ne connaissent pas les campagnes. Cette césure croissante porte de grands dangers : des mouvements comme la LRA, Boko Haram, les rebellions du Sahel sont toujours nés dans des régions délaissées. Or, lorsqu’ils se développent, ils menacent la sécurité de tout le pays comme celle des voisins.

Outre le terrorisme, on s’achemine aussi tout droit vers une multiplication de la contestation sociale…

La frustration croissante et l’ampleur des inégalités rendent les citadins africains très vulnérables à tous les mouvements d’endoctrinement et aux explosions de colère. La recherche de boucs émissaires conduit ainsi à des manifestations de rue spontanées parfois violentes. Elles sont dirigées soit contre les hommes politiques accusés de s’enrichir indûment, soit contre l’Occident rendu responsable du ‘pillage’ supposé du continent, soit contre des minorités accusées de voler les emplois des nationaux. Certains de ces mouvements, comme « Balai citoyen » et « Y en a marre » (protestant contre les modifications constitutionnelles), sont constructifs. D’autres sont dangereux car ils découragent les investisseurs étrangers et provoquent la fuite des capitaux, uniquement contrecarrée par la mise en place de dictatures. Il y a un risque de jonction entre les rébellions périphériques et le mécontentement urbain, ce qui provoquerait une multiplication des phénomènes de « loups solitaires » et d’attentats. Dans un tel contexte, les individus se cherchent des communautés d’appartenance – mouvements évangéliques, islamisme, groupe ethnique – qui rompent le pacte national et rendent la gouvernance incertaine.

Comment faire pour sortir de cette impasse ?

Il faut transformer la poudrière actuelle en pôles structurants. Développer l’Afrique, c’est rendre durable la ville. Produire des richesses accessibles aux nouveaux citadins. L’écrivaine nigériane Chimamanda Ngozi Adichie parle dans son roman « Americanah » de l’obsession du manque, qui caractérise les classes moyennes africaines. Résoudre le problème de l’accès à l’énergie, à l’eau potable, aux transports, à la connectivité électronique sont autant de chantiers à mettre en œuvre. Ensuite, il faut mieux répartir les richesses en ‘formalisant’ l’informel. Actuellement, le secteur informel représente les deux tiers de l’activité économique. Il joue certes un rôle d’amortisseur social mais, il ne contribue pas au financement public. Sans compter le risque de glisser vers la criminalité (contrebande, marché noir, trafics illicites) nuisible aux Etats. Il faut donc permettre aux artisans, aux PME, aux paysans de régulariser leur activité sans subir une imposition décourageante tout en leur assurant, en retour, la protection des services publics. En parallèle, la corruption doit être sévèrement combattue, et pas seulement dans les discours, en commençant au sein des élites politiques qui doivent donner l’exemple.

Vous dites qu’il faut aussi pacifier les rapports sociaux…

Oui car cela permet d’améliorer l’environnement. Les programmes de destruction des bidonvilles sont trop souvent menés de façon violente. Ils rejettent les pauvres en périphérie pour construire des programmes immobiliers destinés à la classe moyenne et aisée. La ‘gentrification’ accroît les tensions et les inégalités. L’Afrique supérieure se barricade : renforcement des systèmes de sécurité, gardiens, milices, murs, condominiums sécurisés, tout cela prépare les émeutes urbaines de demain. Pour construire des cités durables, il faut penser la mixité sociale dans des métropoles plus justes et plus compactes.

*Paru aux éditions Sciences Humaines en 2014.

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