Comptabiliser la valeur de la nature

Enjeux

L’Europe qui a participé à l’émergence d’un nouveau cadre statistique onusien pour mieux prendre en compte la valeur de la nature entend réviser son propre règlement relatif aux comptes économiques européens de l’environnement. Demain, la comptabilité valorisera la nature et la biodiversité. Certaines entreprises n’ont pas attendu et développent les premiers outils.

Après l’approbation par les Nations unies d’un nouveau cadre statistique visant à mieux prendre en compte la biodiversité et les écosystèmes dans la planification économique nationale et la prise de décision politique (SCEE), la Commission européenne s’est emparée, elle aussi, du sujet et entend faire réviser le règlement relatif aux comptes économiques européens de l’environnement afin d’étendre sa couverture pour y inclure un nouveau module sur la comptabilité du capital naturel, entièrement compatible avec ce nouveau cadre onusien.

Il s’agit in fine de permettre aux pays du monde entier d’utiliser un ensemble commun de règles et de méthodes pour suivre l’évolution des écosystèmes et de leurs services.

« Les ressources de la nature ne figurent toujours pas dans les calculs de richesse des pays. Le système actuel est orienté vers la destruction, pas vers la préservation (…) Il est essentiel de valoriser la nature et de mettre un prix sur le carbone », a ainsi pointé António Guterres, le secrétaire général de l’ONU.

Attribuer une valeur à la nature, c’est la mesurer. Ce nouveau cadre fondé sur l’écologie permettra de voir comment les activités économiques peuvent affecter les écosystèmes et comment ces mêmes activités pourraient être modifiées pour atteindre la prospérité sans endommager ou détruire la nature dans le processus.

Plus de la moitié du PIB mondial dépend de la nature, mais à l’échelle mondiale, les experts estiment que le capital naturel a diminué de 40% en un peu plus de deux décennies. Selon eux, l’activité humaine a gravement altéré 75% de l’environnement terrestre de la planète et 66% de son environnement marin, entraînant une diminution moyenne de l’étendue et de l’état des écosystèmes de 47% par rapport à leurs niveaux de référence naturels.

Le nouveau cadre statistique onusien reconnaît désormais que ces écosystèmes fournissent des services importants, que ce sont des actifs à entretenir, au même titre que les actifs économiques. Les forêts, par exemple, jouent un rôle en fournissant de l’eau propre aux communautés. Les arbres et les plantes servent de filtres à eau naturels tandis que la profondeur des sols aide à absorber la pollution aux nutriments comme l’azote et le phosphore avant que cette eau n’aille se déverser dans les ruisseaux, les rivières et les lacs.

Le nouveau cadre statistique va donc au-delà des données communément utilisées du produit intérieur brut (PIB) et garantit que ce capital nature – les contributions des forêts, des océans et des autres écosystèmes – s’ajoute aux comptes économiques existants. Dans l’exemple de l’exploitation d’une forêt, cela permet de savoir s’il est bénéfique d’abattre les arbres et de vendre le bois, ou s’il est préférable de préserver la capacité de la forêt à continuer à prodiguer des services écosystémiques.

Pour le commissaire européen chargé de l’Environnement, des Océans et de la Pêche Virginijus Sinkevičius, « il s’agit d’une évolution majeure dans le changement de notre façon de concevoir la prospérité et le bien-être. Bien que la nature contribue de manière substantielle à notre économie, elle est largement invisible dans nos statistiques économiques. Nous devons transformer notre vision et notre appréciation de la nature et faire de sa contribution à notre vie une partie de l’équation économique. Pour cela, nous devons recourir à des méthodes rigoureuses afin de contrôler les investissements, les impacts et les dépendances en rapport avec la nature. Le nouveau cadre constitue un pas important dans cette direction, car il pourrait réorienter fondamentalement la planification économique et politique vers le développement durable ».

D’ores et déjà, le Pacte vert pour l’Europe appelle à la gestion et à l’intégration des risques climatiques et environnementaux dans le système financier, tandis que la stratégie européenne en faveur de la biodiversité à l’horizon 2030 souligne la nécessité de mieux intégrer les considérations relatives à la biodiversité dans le processus décisionnel des pouvoirs publics et des entreprises à tous les niveaux.

Le sujet de la comptabilité du capital naturel n’est pas nouveau pour l’UE. Le projet INCA conduit entre 2016 et 2020, projet d’innovation des connaissances sur la comptabilité intégrée du capital naturel, porté par la Commission européenne et l’Agence européenne pour l’environnement, a permis la production de statistiques et des tendances sur l’étendue en Europe des différents écosystèmes, leur état et les services écosystémiques, aujourd’hui conformes au nouveau cadre de comptabilité du capital naturel.

Du côté du secteur privé, en l’absence de cadre réglementaire clair, les opérateurs financiers, français notamment, n’ont pas attendu pour développer leurs propres outils de mesure du capital naturel ou d’impact sur la biodiversité.

Au niveau des entreprises, le défi consiste à intégrer ce capital naturel dans la comptabilité et les tableaux de bord. Aujourd’hui, les tentatives de valorisation se multiplient. Iceberg Data Lab et I Care & Consult ont ainsi été sélectionnés en septembre dernier par le consortium Axa Investment Managers, BNP Paribas Asset Management, Sycomore Asset Management et Mirova pour développer un outil d’impact sur la biodiversité adaptée à l’investissement, le « Corporate Biodiversity Footprint ».

Parmi les critères de mesure, il y a le nombre d’espèces au kilomètre carré. Dans la foulée, BNP Paribas AM a lancé en juin un nouveau fonds d’investissement thématique, Ecosystem Restoration Fund, qui cible la restauration des écosystèmes aquatiques, terrestres et urbains. S’appuyant sur les travaux en cours de Iceberg Data Lab et I Care & Consult, Axa IM a annoncé de son côté qu’il allait exclure de ses investissements les entreprises jugées responsables de la perte de biodiversité dans les secteurs du soja, du bétail et du bois, afin de renforcer sa politique en matière de protection des écosystèmes et de déforestation.

Un champ de recherches

La recherche française également s’en mêle. La chaire comptabilité écologique, portée par AgroParisTech, l’Université Dauphine-PSL et l’Université de Reims Champagne Ardenne, soutenue par le ministère de la Transition écologique et solidaire, CDC Biodiversité, l’ordre des experts comptables, vise à développer une nouvelle comptabilité socio-environnementale et déterminer les futurs critères de durabilité macro-économique.

La chaire travaille simultanément sur la comptabilité des organisations (notamment des entreprises), la comptabilité écosystémique et la comptabilité nationale permettant une articulation entre ces différents niveaux. Elle revendique une soutenabilité dite « forte » (par opposition à la soutenabilité « faible » des modèles proposés par la comptabilité d’entreprise).

Cela signifie que cette comptabilité écologique en durabilité « forte » va évaluer les coûts des actions nécessaires à l’atteinte d’objectifs de bon état écologique ou de conservation (sur des bases biophysiques scientifiques et admettant des compensations potentielles) et prendra en compte les impacts négatifs ou positifs que l’entreprise ou la société fait porter sur l’environnement. Elle reconnait le caractère capital des entités naturelles à préserver et en fait une obligation. Ce travail s’inscrit dans le cadre du système onusien SCEE.

Comptabiliser le capital naturel n’est-il pas sans risque ? Un cadre comptable faible consisterait à donner un prix à la nature en échange des services rendus, à représenter l’environnement comme un actif et à prendre en compte uniquement les opportunités et risques que l’environnement fait porter sur la société ou l’entreprise. Pour les opposants, une telle monétisation de la nature pourrait ainsi conduire à sa privatisation voire à des dérives spéculatives.

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