Les tempêtes de sable, un désastre mondial de plus en plus fréquent et accentué par la dégradation des sols

Equal Times

(David Talukdar/NurPhoto via AFP)

C’est un mur de sable orangé de plusieurs centaines de mètres de haut, poussé par de puissantes rafales de vent, 50 nœuds en moyenne, qui peut engloutir et plonger une ville dans la nuit en quelques minutes. Les populations du Niger, du Tchad, du Mali, du Soudan, mais aussi d’Irak, d’Iran, du Koweït, jusqu’au Texas et dans l’Arizona connaissent bien ce phénomène spectaculaire, que les météorologues nomment « haboob » (« vent fort » en arabe), l’une des manifestations les plus virulentes des tempêtes de sable et de poussières.

Au Niger, Katiellou Gaptia Lawan, directeur de la météorologie nationale, vit avec ces brumes sèches de poussières en suspension d’octobre à avril et les haboobs durant la mousson : « Les gens ont l’habitude. Il y a des haboobs quasiment tous les ans, mais ils sont de plus en plus fréquents. Et quand viennent ces murailles de sable, on croirait voir venir l’apocalypse ». Ces tempêtes de sable naissent à près de 1.000 km à l’Est de Niamey, au cœur de la dépression du Bodélé, ancien lac d’eau douce au Tchad, totalement asséché, qui constitue la plus importante source d’émissions de poussières à la surface de la terre. Elles se forment à partir de deux ingrédients : des sédiments sensibles à l’érosion, présents dans un environnement sec, et un vent fort.

Les chercheurs estiment à environ deux milliards de tonnes les poussières soulevées chaque année dans l’atmosphère, dont un quart atteint les océans. La moitié de la masse soulevée vient du désert du Sahara. Un quart vient des déserts de Taklamakan en Chine et de Gobi en Mongolie, mais également du Moyen-Orient. Il y a aussi des bassins régionaux en Amérique du Nord et du Sud, dans le Sud de l’Afrique et en Australie, où l’on observe des tempêtes importantes au niveau local. Ces cycles de poussière interagissent avec d’autres cycles biogéochimiques à l’échelle mondiale, aux niveaux climatique, océanique et de la biodiversité. Les poussières du Sahara fertilisent ainsi les forêts d’Amazonie. Les cycles varient aussi dans le temps, selon les régions et l’action anthropique.

« Ces dernières années, ces tempêtes se sont multipliées et intensifiées dans certaines parties du Moyen-Orient et de l’Asie centrale et du Nord-Est », relève Nicholas Middleton, géographe à l’Université d’Oxford et globetrotteur, spécialiste de la désertification et des tempêtes de sable.

Le Programme des Nations unies pour l’environnement (PNUE) prédit que l’Irak pourrait connaître 300 événements de poussière par an d’ici 2025, deux fois plus qu’il y a dix ans. Des simulations, relevés par la Banque Mondiale, suggèrent que les émissions mondiales annuelles de poussière ont augmenté de 25 à 50 % au cours du siècle dernier au Moyen Orient et en Afrique du Nord.

« Il y a des variabilités naturelles de ces tempêtes de poussières »pointe de son côté Carlos Pérez Garcia-Pando, scientifique spécialiste de l’étude des masses atmosphériques au centre d’observation météorologique Barcelona Dust Regional Center, titulaire d’une chaire en poussières minérales financée par le groupe d’assurances Axa. « Dans certaines régions leur fréquence baisse, car il y a une diminution du vent, mais on ne se sait pas très bien pourquoi. Une des hypothèses est la décélération du vortex polaire qui pourrait avoir une relation avec le changement climatique. Ailleurs, c’est la situation inverse. Les images satellite montrent une augmentation des poussières très importante en raison de la sécheresse et de températures plus extrêmes, ce que l’on observe au Moyen-Orient ».

Des conséquences économiques et sanitaires

De même, l’assèchement de lacs ou de mers comme la mer d’Aral ou en Iran, la création de réservoirs ou de barrages artificiels, comme c’est le cas à Ouarzazate au Maroc, nourrissent le phénomène des tempêtes de poussières. En empêchant l’eau de s’écouler, les écosystèmes meurent ; ainsi que la végétation, ce qui rend les sols et le sable mobiles. Des coupes d’eau anthropogéniques largement motivées par les besoins de l’agriculture. Le manque de précipitations, réduisant l’humidité ambiante, est aussi un facteur aggravant, comme c’est le cas par exemple dans le sud du Brésil. Tout comme l’exode des populations rurales, comme ce fut le cas en Syrie avant la guerre en raison de la sécheresse, rend les terres abandonnées, non entretenues, plus érosives.

Les tempêtes de sable peuvent paralyser toute une économie, causant des accidents de la route, clouant les avions au sol, brouillant les radars et les systèmes électroniques, avec des conséquences sur l’agriculture, encore mal évaluées, et sur le long terme des incidences graves sur la santé.

L’exposition aux poussières de quelques microns peut entraîner des conjonctivites et des troubles dermatologiques. Leur inhalation peut provoquer de l’asthme, des maladies respiratoires comme la silicose, des maladies cardiovasculaires, telles que la bronchite ou l’emphysème.

Dans le Sahel, les épisodes de méningites bactériennes sont ainsi fortement corrélés à la survenance de tempêtes de sable durant la saison de l’Harmattan, entre décembre et mars. Sur les terres arides d’Amérique, la « valley fever » ou coccidioïdomycose, maladie infectieuse causée par un champignon, est aussi associée à des épisodes de poussières. Les spores du champignon se volatilisent dans l’atmosphère et infectent les voies respiratoires.

L’ONU estime que l’Afrique du Nord et le Moyen-Orient perdent ainsi chaque année environ 13 milliards de dollars de PIB en raison des tempêtes de sable et de poussière. « Mais c’est totalement sous-estimé, on n’évalue pas les conséquences sur la productivité agricole, sur la perte de fertilité des sols, ni les conséquences sur l’économie quand des ports et aéroports sont fermés, ni sur la santé », note Ibrahim Thiaw, secrétaire général de la Convention des Nations unies sur la lutte contre la désertification (UNCCD).

Dans la région de Zabol en Iran, le coût des tempêtes de poussières est estimé à 21 millions d’euros par an, en dommages physiques et perte d’heures de travail productif. « De telles évaluations économiques sont rares et espacées », souligne Nicholas Middleton. Zabol est victime des poussières qui émanent de lacs peu profonds et marécageux, chevauchant la frontière entre l’Iran et l’Afghanistan, dont les eaux sont détournées pour l’irrigation et les besoins domestiques. « Pour améliorer la qualité de l’air de Zabol, le meilleur espoir serait un accord entre l’Iran et l’Afghanistan pour régir l’utilisation de l’eau dans la région », pointe le géographe britannique.

Restaurer les sols

Les prévisions restent difficiles. « Il y a beaucoup d’incertitudes. Le vent est un paramètre fondamental pour comprendre les émissions de poussières. Or, nous ne sommes pas très bons dans nos modèles climatiques pour dire ce qu’il va se passer avec le vent », explique Carlos Pérez Garcia-Pando. « On ne sait pas très bien non plus quels vont être les effets du changement climatique, les sécheresses de plus en plus sévères, sur les dépressions météorologiques et aussi sur les croûtes biologiques dans les zones semi-arides qui stabilisent la surface des sols et in fine sur les tempêtes de sable », ajoute le chercheur.

Pour atténuer les conséquences de ces tempêtes, des systèmes d’alerte précoces coordonnées par les centres météorologiques locaux, comme pour les tremblements de terre, se mettent en place, trois jours avant qu’elles ne surviennent, dans certaines parties du monde, là où la technologie existe, en Corée du Sud et en Amérique du Nord notamment.

Dans le Sahel, si les centres météorologiques parviennent à prévoir avec exactitude les brumes sèches plusieurs jours à l’avance, ce n’est en revanche pas les cas des haboobs. « Cela revient à prévoir les orages. C’est plus difficile à expliquer et à comprendre. Il faudrait des outils satellitaires », indique Katiellou Gaptia Lawan. À défaut d’empêcher ces tempêtes, il serait possible de les atténuer.

« Pour faire face à ce phénomène mondial, la réponse doit être globale. Il faut aller à la racine, qui est la dégradation des terres, la désertification, la perte de couverture végétale. Le phénomène des tempêtes est lié à une perturbation écologique et pour régler cette question il n’y pas d’autre solution que d’assurer la fixation des sols, de restaurer les écosystèmes et de revégétaliser. Il faut aussi réduire les risques, évaluer suffisamment les conséquences environnementales des barrages qui épuisent les écosystèmes », plaide le secrétaire général de l’UNCCD.

Planter des arbres, associer des plantes et des espèces adaptées à leur milieu naturel, stabiliser les dunes : les techniques sont connues, mais le travail est de longue haleine, il s’agit de récupérer les sols mètre par mètre, hectare par hectare. La Grande muraille verte pour lutter contre la désertification au Sahel est une initiative ambitieuse. « Mais ce n’est pas seulement l’Afrique. Il faut des programmes de restauration à grande échelle dans beaucoup de régions du monde. Et il faut l’implication du secteur privé. Il fait partie du problème, il doit faire partie de la solution », souligne Ibrahim Thiaw.

Les promesses des programmes de restauration des terres dans les pays au niveau mondial dépassent un milliard d’hectares de terres. « En Chine, des programmes de restauration de la végétation dans des zones arides, avec des plantations d’arbres, ont changé la couverture et la rusticité du sol et l’on observe ces 20 dernières années une diminution des tempêtes de poussières », confirme Carlos Pérez Garcia-Pando.

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