Les entreprises appelées à accélérer sur la biodiversité

Enjeux

La protection de la biodiversité passe par des cadres réglementaires, législatifs et normatifs exigeants et cohérents. Pour autant, entreprises et organisations ont un rôle à jouer. Il faut parfois concilier des objectifs contradictoires au cœur même des politiques de développement durable. Analyse.

Après le devoir de prise en compte des enjeux climatiques, place aux défis soulevés par la perte de biodiversité. Des défis qui sont amenés à se multiplier. La pandémie de Covid-19 dont l’origine semble bien liée à une désorganisation du monde vivant est là pour nous le rappeler. Poussées depuis plusieurs années par les réglementations environnementales et sanitaires, par les directives sur l’eau, sur les produits phytosanitaires, sur les installations classées, sur les réaménagements de carrières ou sur les habitats naturels, les entreprises françaises et européennes doivent désormais composer avec des objectifs toujours plus ambitieux en matière de biodiversité, et poursuivre en même temps des objectifs climatiques. L’ambition des uns pouvant annihiler l’ambition des autres.

La stratégie biodiversité 2030 de la Commission européenne donne en effet des objectifs précis et contraignants portant sur la restauration des écosystèmes, sur l’extension des zones protégées (afin de parvenir à 30% de la superficie terrestre et marine de l’Union européenne) ou encore sur la réduction de 50% de l’utilisation des pesticides et des engrais chimiques.

Mais la lutte contre l’artificialisation des sols peut aussi entrer en collision avec le développement au sol de centrales solaires photovoltaïques par exemple. Ce que ne manque pas de pointer le dernier rapport conjoint (une première) du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) et de la Plateforme intergouvernementale scientifique et politique sur la biodiversité et les services écosystémiques (IPBES), en juin 2021 ; rapport qui appelle à une gestion intégrée du changement climatique et de la perte de biodiversité en utilisant notamment les solutions basées sur la nature.

Le reboisement et boisement mal gérés considérés comme des options d’atténuation du changement climatique peuvent également favoriser l’utilisation des forêts plantées comme sources de bioénergie, ayant ainsi des effets néfastes sur le stockage du carbone, le bilan hydrique, la biodiversité et la sécurité alimentaire des écosystèmes existants. « C’est pourquoi les normes internationales sont essentielles pour gérer efficacement les projets de boisement et de reboisement », souligne le rapport GIEC-IPBES. « Compte tenu de la demande croissante de métaux rares et critiques pour les produits technologiques bas-carbone, l’exploitation minière en eaux profondes a suscité des inquiétudes quant à son impact sur la biodiversité et le fonctionnement des écosystèmes, dans un domaine qui est largement sous-étudié », relèvent également les deux groupes scientifiques.

Bien que l’on perçoive aujourd’hui les conséquences de la perte de biodiversité, le sujet demeure complexe à appréhender par les entreprises. « La première difficulté pour le monde de l’entreprise est en effet de comprendre ce que cela signifie en termes de risques et d’enjeux. Peu d’entreprises les perçoivent dans leur globalité, dans leur diversité et dans leur gravité. Les risques liés à la nature sont difficilement attribuables parce qu’ils se manifestent souvent de manière diffuse, ce qui ne facilite pas la responsabilisation des entreprises », relève Claire Tutenuit, déléguée générale de l’Association française des entreprises pour l’environnement (EpE). EpE regroupe une soixantaine de grandes entreprises françaises engagées pour l’environnement.

Si les scientifiques ont bien identifié les cinq grands mécanismes de perte de biodiversité (changement d’usage des sols, surexploitation des ressources naturelles, changement climatique, pollution et espèces invasives), en revanche il n’existe pas pour les entreprises de « business modèles » « Il y a certes la réglementation et un peu la RSE, des schémas de réduction d’impact pour éviter, réduire, compenser, un faisceau de bonnes pratiques volontaires…mais ce n’est pas comme pour le climat où les émissions catégorisées en scope 1, 2, 3 sont visées et réduites de X%. Avec la biodiversité, il est plus difficile de juger, il y a beaucoup plus d’arbitrages à faire entre les menaces à privilégier, souligne Claire Tutenuit. Pour que les entreprises s’emparent pleinement du sujet, il manque une prise de conscience sociétale et il manque le marché ».

Ce qui impliquerait soit de subventionner, soit de faire payer les externalités négatives (en taxant davantage les engrais phytosanitaires par exemple pour inciter les agriculteurs à aller vers des protections de cultures plus naturelles). La puissance publique mais aussi et surtout les investisseurs ont ici un rôle significatif à jouer, comme ils l’ont fait pour le climat. Aujourd’hui, la réflexion est poussée sur la définition de ce que sont de bons indicateurs de biodiversité et comment s’approprier le sujet. De nombreuses initiatives existent, de calcul d’empreinte, d’impact, avec des pondérations différentes sur les actions positives ou négatives.

Ainsi 13 indicateurs pertinents ont été cartographiés par le cabinet Arcadis pour le compte de l’Union européenne (plateforme Entreprises européennes et Biodiversité), notamment le Global Biodiversity Score (GBS) de CDC Biodiversité, le Product Biodiversity Footprint (PBF), le Biodiversity Footprint Methodology (BFM, dérivé du modèle hollandais Globio), le Corporate Biodiversity Footprint (CBF, approche sectorielle) ou encore le Species Threat Abatement and Restoration metric (STAR, basé sur la liste rouge de l’UICN).

« L’écueil, avertit la déléguée générale de l’EpE, serait de retenir un indicateur universel, très puissant et très intégratif qui conduirait tout le monde à agir de la même manière. Il faut bien garder conscience des biais qu’un indicateur entraine, il ne peut pas viser l’universalité. Le sujet de la biodiversité est multidimensionnel, il faut donc que les investisseurs acceptent une certaine complexité ». Les investisseurs tendent en effet vers la simplification, à la recherche de critères chiffrés, de cases à cocher… D’où un dialogue entre entreprises, investisseurs et puissance publique qui n’est pas forcément simple, sur un sujet aussi systémique.

L’appel du European Business & Nature Summit

Dans ce contexte, un millier de chefs d’entreprises participant au sommet European Business & Nature Summit (EBNS) de fin 2021 ont signé un appel urgent à accélérer et accroitre l’action en faveur de la biodiversité. Ces dirigeants demandent ainsi que les entreprises évaluent leurs impacts et dépendances sur la biodiversité, dans leur secteur et progressivement tout au long de leurs chaînes de valeur.

Le texte plaide également pour valoriser les actifs naturels et les écosystèmes et les intégrer dans la prise de décision. Il demande d’investir dans la protection et la restauration de la biodiversité, en coordination avec les autorités européennes, dans le cadre de l’objectif de 20 milliards d’euros par an nécessaires pour mettre en œuvre la stratégie biodiversité 2030 de l’UE. Il invite aussi les entreprises à participer à des initiatives pertinentes comme Act4Nature ou l’engagement Finance for Biodiversity Pledge.

A travers l’initiative française Act4Nature International lancée en 2018, largement plébiscitée par le secteur privé et l’Union européenne, l’entreprise s’engage en faveur de la biodiversité sur ses sujets propres ; des engagements volontaires révisés par des scientifiques, les parties prenantes et des ONG, qui indiquent s’ils sont spécifiques, mesurables, additionnels, réalistes et temporellement encadrés.

Ces engagements, audités et reportés dans les rapports de durabilité, peuvent porter sur la part des salariés formés sur les enjeux de la biodiversité, sur la restauration d’espaces naturels, sur l’approvisionnement en matières premières… A ce jour, quelques soixante grandes entreprises internationales françaises se sont engagées, parmi lesquelles Bouygues Construction, Air France, Arkema, Carrefour, Danone, EDF, Engie, Eramet, Michelin, Renault, SEB, Solvay, Schneider…

Des réseaux d’entreprises au sein du Global Network Partners Initiative for Biodiversity and Ecosystem Services (WBCSD), au Brésil, en Belgique, au Portugal, en Suisse, ont également déployé auprès des entreprises les principes qui guident Act4Nature dans la Déclaration de Lisbonne.

Une initiative qui fait des petits. Act4Nature Portugal a été lancée en 2020. En cours de construction, Transport4nature a, de son côté, pour objectif de mobiliser les entreprises européennes de transport sur leurs enjeux de biodiversité.

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