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En Méditerranée, la surpêche diminue mais la pression reste vive et bien plus forte que dans l’océan Atlantique. En cause : la mise en oeuvre plus tardive de quotas de réductions d’efforts.

La pression de pêche en Méditerranée et en mer Noire a diminué en moyenne de 20% au cours de la dernière décennie et pour certaines espèces prioritaires faisant l’objet de mesures de gestion jusqu’à 75%. Toutefois, les ressources restent soumises à un stress important. Environ 73% des espèces commerciales sont encore surexploitées, pêchées en dehors des limites biologiquement durables, et la pression de pêche reste le double de ce qui est considéré comme durable, souligne l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO).

Si la tendance s’est inversée, grâce à des plans de gestion pluriannuels avec leur cohorte d’objectifs, d’indicateurs liés à la biomasse du stock ou à des rendements maximums durables, grâce à la mise en œuvre de zones de pêche réglementées avec ses restrictions spatio-temporelles et ses limitations d’effort de capture, et en raison de la pandémie de Covid-19 qui a cloué à terre flottilles et entravé la commercialisation des poissons, la surexploitation en Méditerranée demeure néanmoins plus intense que dans l’océan Atlantique.

« La mise en œuvre des mesures et des plans de gestion nécessite du temps pour que les effets se reflètent dans l’état des stocks. Ces plans de gestion régionaux et sous-régionaux sont par ailleurs assez récents », plaide Anna Carlson, fonctionnaire des pêches chargée des questions socio-économiques à la Commission générale des pêches pour la Méditerranée (CGPM) de la FAO.

Outre des plans de gestion pluriannuels des pêches visant les stocks prioritaires et touchant près de 7 000 bateaux, la CGPM a également créé dix zones de pêche réglementée en vue de réduire l’exploitation de stocks et d’écosystèmes en eaux profondes et d’en améliorer la conservation ; des zones pertinentes notamment pour protéger les juvéniles et les reproducteurs. Ces zones où la pêche est réglementée ou interdite couvre environ deux tiers de la superficie de la Méditerranée.

L’UE reprend la main en Méditerranée

La surpêche en Méditerranée et ailleurs s’explique par l’utilisation de chaluts de plus grosses puissances et par le fort développement technologique, la localisation GPS, des matériaux de pêche très efficaces.

« On est devenu très bon à pêcher et donc même en diminuant le nombre de bateaux et de pêcheurs, on est devenu tellement efficace que notre capacité de capture excède désormais la capacité de production du milieu naturel », indique Sandrine Vaz chercheuse en écologie marine à l’Institut français de recherche pour l’exploitation de la mer (Ifremer).

Pour la chercheuse, la différence de résultats entre les efforts menés en Méditerranée et dans l’océan Atlantique pour diminuer la pression de pêche s’explique par des aspects de gouvernance. « A contrario de l’Atlantique, l’Union européenne a délégué la gestion des pêches aux États européens et à la Commission générale de Méditerranée qui dépend, elle, de la FAO et des Nations unies. Finalement, la volonté politique et les moyens mis à disposition pour mettre en place les réglementations et les faire respecter n’ont pas été les mêmes. Il y a donc eu un décalage dont la Commission européenne en toute objectivité a pris conscience il y a déjà quelques années, et elle est en train, du moins dans les eaux de la Méditerranée, de reprendre les choses en main. Ce qui signifie des plans de gestion, non plus nationaux mais concernant plusieurs Etats membres de l’UE et sur plusieurs années, avec des objectifs chiffrés, des suivis assez poussés et des prolongations de ces plans de gestion si ces objectifs ne sont pas atteints », souligne Sandrine Vaz.

Renforcement des objectifs et réglementations

Pour une pêche encore plus durable en Méditerranée et en mer Noire, dans un contexte de réchauffement climatique, les 23 pays membres de la CGPM, ainsi que l’Union européenne, ont fixé fin 2022 de nouveaux objectifs dans le cadre de leur stratégie 2030, adoptant 21 mesures, dont 17 contraignantes. Les décisions prises incluent le renforcement d’un programme de recherche sur le rapa buccin, des mesures concernant la gestion de l’anguille européenne, du corail rouge, de la dorade rose, de la crevette rouge géante, de la crevette bleue et rouge et du turbot, ainsi que des limites de capture, temporelles ou fermetures géographiques et interdictions de la pêche récréative.

Pour la première fois, des règles générales ont été fixées pour réglementer les transbordements en mer en Méditerranée et en mer Noire, entraînant une interdiction totale sauf en cas de force majeure.

Les articles 8 b et 14 de l’accord instituant la CGPM, créée en 1949, énoncent l’obligation des États parties de transposer les recommandations adoptées par la CGPM dans leur droit interne. Des obligations qui touchent donc en principe l’UE et les pays du pourtour méditerranéen comme le Maroc, la Tunisie, l’Algérie, l’Égypte, la Turquie, Israël, etc. En principe, car dans les faits, la mise en œuvre, le suivi et les contrôles restent plus difficiles dans certaines zones et pays de la rive sud de la Méditerranée. La transposition dans l’UE devant s’opérer via la politique commune de la pêche notamment. Sauf que là aussi, la CGPM n’a pas le pouvoir de forcer les États à mettre en œuvre les mesures décidées.

La reprise en main par l’Union européenne du suivi et du contrôle des pêcheries et des stocks, l’application des réglementations, permet de mieux lutter contre la surexploitation, mais avec ce rythme plus soutenu, les pays hors zones européennes ont du mal à suivre. Ce qui peut poser des problèmes lorsque des flottilles des rives Nord et Sud partagent les mêmes stocks, le cas du Maroc et de l’Espagne par exemple.

Si dans l’Atlantique on impose des quotas de pêche, en Méditerranée ce sont des quotas d’efforts (nombre de jours de mer dans l’année) qui sont mis en place. L’objectif étant que ce nombre de jours baisse régulièrement jusqu’à ce que l’on atteigne une pêche durable.

« Les pêches en Méditerranée sont plurispécifiques, c’est-à-dire que de nombreuses espèces sont capturées ensemble et débarquées en même temps. Ainsi, mettre un quota sur une ou des espèces, risque de bloquer l’exploitation de toutes les autres, car à la fin du quota d’une espèce on arrête de pêcher », précise la chercheuse de l’Inserm.

« Par ailleurs, le suivi des débarquements en Méditerranée est moins cadré car il y a beaucoup de petites pêches avec de petits volumes de débarquement, qui ne passent pas par les criées, qui ne sont pas déclarés. C’est légal car en dessous d’un certain volume, il n’y a pas d’obligation de déclaration mais dans ce contexte suivre au plus près des quotas serait compliqué », ajoute t-elle.

Depuis 2020, le plan européen West Med (Plan de gestion pluriannuel pour les pêcheries démersales en Méditerranée occidentale) est mis en œuvre, avec des réductions d’efforts qui s’échelonnent entre 20 et 30-40%, et qui pourrait s’étendre jusqu’à 40% d’ici 2025. Les mesures de suivi et de contrôle incluent des capteurs VMS (Vessel Monitoring System), ERS (Electronic Recording and Reporting Systen) et de treuil. Ce plan concerne essentiellement les chalutiers, les navires de plus de 12 mètres qui doivent obligatoirement être équipés de VMS qui envoient des signaux satellite, en sus des données déclaratives effectuées lors des débarquements. Ces données croisées prennent en compte les zones de capture, les engins et les bateaux utilisés, leur position, leur vitesse et permettent de reconstituer la distribution spatiale des captures. Pour l’Union européenne, l’enjeu est de baisser régulièrement et progressivement le nombre de jours de pêche pour permettre un rebond des espèces surexploitées, sans trop endommager la filière pêche et en maintenant les entreprises viables, économiquement et socialement.

Là où l’Union européenne est plus aveugle, c’est pour les petits bateaux de moins de douze mètres. Car eux n’ont pas d’obligation de s’équiper de ces engins VMS et n’ont pas d’obligation de déclaration de leur débarquement s’ils ont des volumes inférieurs à 50 kg. Ils sont difficiles à tracer, c’est pour cela que les efforts de réglementation jusqu’à maintenant se sont portés sur les chalutiers, qui représentent 60 à 70% des captures de poissons de fond, démersaux. Mais avec le durcissement de la réglementation, les pêcheurs s’adaptent et rachètent des petits bateaux. L’effort est ainsi en train de se déplacer dans l’espace et le temps, sur d’autres types de pêcheries, les petites pêcheries côtières ou au filet. Un sujet qui préoccupe et interroge la Commission européenne.


Que vaut le label MSC pêche durable?

Sauvage, traçable, durable : le label Marine Stewardship Council (MSC), lancé en 1997 pour éclairer le consommateur et lutter contre la surpêche, s’applique aux poissons sauvages et fruits de mer provenant de pêcheries certifiées durables selon un référentiel qui entend répondre aux meilleures pratiques exigées par la FAO et l’Alliance internationale pour l’accréditation et l’étiquetage sociaux et environnementaux (ISEAL). Pour être certifiée MSC, une pêcherie doit garantir des stocks de poisson durables (pérennité des populations), minimiser l’impact environnemental (de façon à maintenir la structure, la productivité et la diversité de l’écosystème) et permettre une gestion efficace des pêcheries. Chaque pêcherie est évaluée de manière indépendante sur ses impacts sur les stocks de poissons et les écosystèmes marins, revendique MSC. Si le label MSC est reconnu et utilisé largement depuis plus de 20 ans par une centaine de pêcheries dans 20 pays, il n’est pas exempt de critique. La plus vive est venue de l’ONG Bloom qui n’a pas hésité en 2020 à qualifier le label MSC « d’imposture » et accusant l’organisation de « greenwashing » de la pêche industrielle. Pour les pêcheurs, le label MSC permet de mieux vendre les poissons capturés et les pousse à remplir un cahier des charges spécifiques, à faire des efforts pour limiter, voire éradiquer des captures néfastes. « L’inconvénient c’est que ces labels ne sont pas toujours très regardants sur la façon dont on évalue la santé, les stocks des populations qui en bénéficient. C’est un peu au cas par cas, selon les pêcheries, assez bénéfique ou parfois trop peu exigeant », relève Sandrine Vaz, chercheuse en écologie marine à l’Institut français de recherche pour l’exploitation de la mer (Ifremer).

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