Le blues des célibataires

InfoSud

 

Au Maroc, les femmes célibataires sont de plus en plus nombreuses, surtout dans la classe moyenne. Un nombre croissant de jeunes femmes, autonomes sur le plan financier, refusent de se plier au diktat de la norme sociale. Elles le vivent douloureusement.

« Le mariage à tout prix, non ! Et habiter seule, même si j’en ai les moyens, c’est impensable. Ma mère le prendrait mal (…). À 31 ans, célibataire, j’ai l’impression d’être une extraterrestre », confie Leila, jeune femme exigeante, qui travaille dans l’audit. Après ses études de droit à Paris, Leila, issue d’une famille aisée, est rentrée au Maroc il y a cinq ans. Le mariage, elle l’envisage avec un Marocain, musulman, pour des raisons culturelles, mais elle peine à trouver l’âme sœur. Ses échappatoires ? Des week-ends à l’étranger. Et une quasi-absence de vie amoureuse.

Boulimie, anorexie, sentiment d’étouffer, révolte envers sa famille : Sofia, 28 ans, analyste financier dans une banque d’affaires, déverse son mal-être devant un chocolat chaud. La voix est posée, les manières élégantes, mais le regard sombre lorsqu’elle évoque son éducation. « Mon père n’a pas souhaité que je fasse mes études à l’étranger pour me protéger des mauvaises influences et ne pas diluer mon identité marocaine. Lui, en revanche, a passé plusieurs années en France pour devenir ingénieur. Je ne comprends pas les contradictions de mon éducation. Oui à l’ouverture sur le monde, les livres, les magazines, la réussite professionnelle et en même temps, non à mon statut de femme. Impossible de sortir, d’avoir une relation amoureuse », raconte la jeune femme. La solution ? Une double vie faite de petits mensonges, avec la complicité tacite de sa mère. « Je fais le mur pour retrouver mes copines le soir. Je prétexte des séminaires professionnels à l’étranger pour prendre des vacances à Marbella (en Espagne, Ndlr) », confie Sofia, qui en a assez d’attendre pour vivre enfin sa vie et lorgne vers l’Europe.

De la soumission à la révolte

Infantilisées, porteuses de « l’honneur » de la famille, obligées de justifier déplacements et relations, de préserver leur réputation, les Marocaines peinent à s’émanciper complètement, malgré leur éducation et un début d’autonomie financière, sous peine de rupture avec la famille et de mise au ban de la société. « Une femme seule dans l’espace public ne sera pas respectée. L’indépendance est limitée par la sphère sociale, la famille. Une Marocaine est dépendante du mariage pour avoir des enfants. Hors mariage, c’est puni par la loi, jusqu’à six mois d’emprisonnement », rappelle Géraldine Dulat, rédactrice en chef de Femmes du Maroc, magazine à l’avant-garde du combat féministe et de la réforme de la Moudawana (code de la famille) au Maroc.

Or, le mariage est en crise. Son âge moyen pour les femmes recule, de 24,3 ans en 1987 à 27,2 ans en 2007, selon une étude du Haut Commissariat au Plan (HCP), La femme marocaine en chiffres, publiée en octobre dernier. Le célibat se développe parmi les trentenaires ; il concerne 29 % des femmes de 30 à 34 ans (10 % en 87) et 18,9 % de la tranche des 35-39 ans (5,4 % en 1987).

« Nous vivons une période de chaos, de transition nécessaire, dans laquelle les Marocaines s’imposent de plus en plus, exigent le respect, la communication, le partage des tâches dans leur couple. On passe d’une situation de soumission à la révolte, d’où la hausse des divorces », explique Soumaya Naamane Guessous, sociologue à l’université de Casablanca. En revanche, peu nombreux sont les hommes marocains « modernes » prêts à faire des concessions, notamment envers l’exigence de virginité au mariage. « Ces jeunes femmes éduquées, d’un niveau social supérieur, ont beaucoup de mal à construire des relations durables ; elles vivent une grande solitude. Elles ont le profil émancipé recherché par les hommes pour sortir, sont de bonne compagnie, spirituelles, souvent coquettes. Mais en même temps, elles inquiètent les hommes lorsqu’il est question de mariage. L’homme marocain s’accroche à ses privilèges, refuse le partage du pouvoir dans le couple », souligne Mme Guessous.

Samira, 35 ans, professeur chercheur, vit avec sa mère. Elle travaille et voyage énormément. Elle n’est pas pressée de se marier. « Le mariage va contre mon ambition professionnelle. Peut-être parce que les hommes que je rencontre ne tolèrent pas qu’une femme puisse s’accomplir en dehors du foyer conjugal et en dehors de la maternité », explique-t-elle. Le regard porté par la société sur ces célibataires trentenaires est très dur. « On considère qu’elles ont un problème, ce qui peut les conduire à s’isoler, voire se désocialiser », ajoute la sociologue.

À l’autre bout de l’échelle sociale, la nécessité économique pousse de plus en plus de jeunes femmes, issues de milieux modestes, à quitter leur campagne pour s’installer et travailler dans les grandes villes du royaume. Et à s’affranchir de la tutelle patriarcale, par la force des choses. Surtout, la scolarité des filles se développe. Des éléments qui, selon Soumaya Naamane Guessous, permettent un certain optimisme quant à l’évolution de la condition féminine au Maroc.

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