Le Maroc rêve d’un printemps démocratique

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Manifestation Casablanca (photo C. Marot)

Le mur du silence est tombé. Les Marocains n’hésitent plus à descendre dans la rue, pour demander plus de démocratie et de liberté, dénoncer la corruption et les privilèges. Le roi a promis le changement. Une nouvelle Constitution doit être soumise à référendum dans les prochains mois.

« Nous devons nous constituer en force de propositions, sinon le mouvement s’essoufflera », estime Karima, 25 ans, membre du Mouvement du 20 février, organisateur ces dernières semaines des manifestations pour plus de démocratie et de liberté au Maroc.

Avec le printemps, les beaux jours sont revenus et ils étaient plus de 15 000 à battre le pavé ce 20 mars à Casablanca, un mois tout juste après les premiers rassemblements dans le royaume. Plusieurs milliers de Marocains ont également défilé à Rabat, Marrakech, Fès, Tanger, Al Hoceima, Tétouan ou encore Agadir.

Le mur du silence est tombé. Inimaginable, il y a encore quelques mois, des manifestants scandent aujourd’hui des slogans ouvertement hostiles au pouvoir, dénonçant la corruption, les privilèges, le despotisme. Dans la foule, des pancartes s’agitent : « Abbas dégage » (ndlr : Abbas El Fassi, premier ministre), « le pouvoir au peuple », « Lydec dégage » (ndlr : filiale de Suez, concessionnaire pour l’eau et l’électricité à Casablanca), « Le peuple demande la liberté », « Assez de la corruption ».

Dans la capitale économique, où la marche a été autorisée à la dernière minute, la police s’est fait discrète, au plus grand soulagement des organisateurs. Le 13 mars, les forces de l’ordre avaient chargé violemment contre les participants d’un rassemblement à Casablanca, faisant de nombreux blessés et provoquant la consternation, quatre jours après le discours du roi Mohammed VI ; un discours qui promet une réforme constitutionnelle globale, qualifié d’historique par nombre d’observateurs.

Supporters dès les premières heures de la contestation, les formations politiques de gauche, les islamistes et les associations de défense des droits de l’homme, laissent les jeunes à la manœuvre, s’alignant sur leurs revendications. En soutien : le Parti socialiste unifié (PSU), la Voix démocratique, le Parti avant-gardiste, la Ligue des droits de l’homme, l’Association marocaine des droits humains (AMDH), les défenseurs du mouvement berbère, le mouvement Al Adl Wal Ihssane (Justice et Bienfaisance, parti islamiste interdit mais toléré).

« Nous continuons à manifester car le discours royal n’a pas été clair en ce qui concerne la monarchie parlementaire. Il n’a pas évoqué non plus l’article 19, considéré comme une Constitution à l’intérieur de la Constitution. Le Mouvement du 20 février veut une nouvelle Constitution élaborée par un comité représentant le peuple. On veut dire aussi qu’il y en a marre de la corruption, des lobbys économiques qui détiennent l’argent et les richesses du pays », explique Hosni Almoukhlis, membre du Mouvement du 20 février, à Casablanca.

Outre davantage de pluralisme, le renforcement des droits de l’homme et des libertés individuelles, le roi Mohammed VI a promis que le statut du Premier ministre, « en tant que chef d’un pouvoir exécutif effectif », et celui des partis politiques seront renforcés. Les premières recommandations pour une nouvelle Constitution devraient être présentées en juin. Pour autant, le Mouvement du 20 février, sceptique, n’entend pas baisser la garde. Et tandis que les prochaines élections législatives sont attendues en 2012, ses membres réfléchissent à transformer le mouvement en parti ou en association, afin d’assoir les revendications. Comment, avec quelles composantes ? C’est toute la question, tant le Mouvement du 20 février est hétérogène. De nombreux jeunes craignent la récupération, quand d’autres se montrent plus pragmatiques. Les soutiens du parti islamiste du Cheikh Yassine, Al Adl Wal Ihssane, mais aussi d’Annahj Dimokrati (La Voie démocratique, formation politique marxiste) sont agités comme des épouvantails. Au point que l’ambassadeur de France à Rabat, Bruno Joubert, a cru bon devoir convoquer plusieurs responsables de mouvements de jeunesse de partis politiques marocains (USFP, PPS, PJD) pour les mettre en garde. « On a peur de la récupération politique. De nombreux partis se sont rapprochés du mouvement et ils cherchent à passer leurs idéologies », estime Karim, un jeune du mouvement du 20 février.

« Al Adl Wal Ihssane n’est pas en dehors des revendications de la plateforme du mouvement du 20 février. Il est d’ailleurs un constituant essentiel du mouvement, indique de son côté Hosni Almoukhlis. L’islamisme, c’est un chiffon que tous les gouvernements arabes agitent. L’Egypte, la Tunisie, la Lybie parlent de la peur des islamistes. C’est un jeu politique dont nous sommes très conscients. On veut dire aux gens que nous sommes contre la corruption, nous sommes contre ceux qui ne veulent pas le bien du Maroc. Si Al Adl Wal Ihssane et les gauchistes veulent le bien du Maroc, ils sont les bienvenus dans le mouvement bien sûr ».

De leurs côtés, les partis politiques de la coalition gouvernementale sont au travail. A la commission pour la réforme constitutionnelle, mise en place au lendemain du discours royal du 9 mars, le Parti du progrès et du socialisme (PPS) a fait des propositions pour une monarchie parlementaire dans laquelle le roi conserverait des prérogatives relatives à son rôle de commandeur des croyants, de chef de l’Etat, de garant de l’unité et de l’indépendance nationale. Pour l’USFP, le Premier ministre devrait conduire la politique générale de l’Etat et contrôler la gouvernance sécuritaire et le domaine de la communication. La commission pour la réforme constitutionnelle doit auditionner les partis politiques et les syndicats, et remettre ses recommandations au roi le 16 juin prochain.

La grogne monte chez les journalistes des médias officiels

Effet collatéral des manifestations : la grogne monte chez les journalistes des médias officiels. Les employés des chaines publiques 2M et RTM dénoncent le contrôle de l’Etat sur la ligne éditoriale. « Nous demandons des réformes profondes pour un pôle audiovisuel public démocratique, populaire et diversifié, explique Abderrahim Tafnaout, journaliste à 2M et syndicaliste. Nous souhaitons aussi que les responsables rendent des comptes ».

Fin mars, des centaines de journalistes ont protesté devant les sièges des deux télévisions publiques 2M à Casablanca et RTM à Rabat. A Casablanca, les manifestants n’ont pas hésité à brandir des pancartes « Samira dégage », exigeant le départ de Samira Sitaïl, directrice adjointe de 2M et responsable des informations, considérée comme proche du Palais.

« Le Mouvement du 20 février et les manifestations ont été traités de façon très sécuritaire par 2M. La chaine sous-estime sciemment ce qu’il se passe, ajoute Abderrahim Tafnaout. D’où une grande colère d’une partie de la population qui était présente sur place ».

Durant les manifestations du 20 février et celles qui ont suivi, certains journalistes de 2M ont été pris à partie par les manifestants. Aux premières heures des rassemblements à Rabat, la chaine publique annonçait quelques centaines de manifestants seulement, alors qu’ils étaient plusieurs milliers à battre le pavé. Dans la foule, on pouvait lire des pancartes « Al Jazeera », signifiant la défiance à l’encontre des médias officiels marocains. « Les responsables n’ont pas été capables de prendre la mesure de ce qu’il se passe, de ce que le Mouvement du 20 février exprime comme ras le bol, à l’encontre du despotisme, de la corruption, de la mauvaise gouvernance », souligne Abderrahim Tafnaout.

A la MAP (Maghreb Arabe Presse), l’agence de presse officielle, le malaise est également perceptible. Des journalistes réclament leur indépendance, avec ce mot d’ordre : « Nous voulons une agence d’information, pas une agence de propagande ». Fondée en 1959, la MAP est souvent critiquée pour sa proximité vis-vis du pouvoir officiel, aussi bien par la presse marocaine que par des ONG.

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