Dépolluer le fleuve Sebou

Le Magazine de l’Afrique

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Tannerie de Chouara, 2013 © C.MAROT

Nichées au cœur de la médina de Fès, les tanneries de Chouara sont un passage obligé pour les touristes. L’envers du décor, ce sont les produits corrosifs et chimiques utilisés par les tanneurs et rejetés directement dans le fleuve Sebou. Aujourd’hui, il y a urgence à dépolluer le fleuve.

 

Malgré les mauvaises odeurs, des centaines de touristes se pressent chaque jour dans le quartier des tanneurs de Chouara, un site haut en couleurs et l’un des plus anciens de la médina de Fès. Sous un soleil de plomb, des hommes lavent, tannent, teignent les peaux. Pieds nus, ils enjambent des cuves remplies de chaux et d’ammoniac. De leur terrasse, les visiteurs photographient une multitude bariolée de puits en briques de terre séchée. Dans les rigoles, les teintures rouge, verte, bleue, jaune, orange se mélangent.

Ici, depuis l’époque médiévale, les traditions n’ont guère changé. Pour traiter et teindre les cuirs, les ouvriers utilisent de la fiente de pigeon, de l’écorce de mimosa, des pigments naturels. Un travail mal payé, harassant, qui abîme les hommes. Les tanneurs manipulent aussi des produits hautement corrosifs. Des produits dangereux pour la santé. « Ils travaillent de cinq heures du matin jusqu’à sept heures du soir. C’est un travail dur. Les hommes ont des maladies dans le dos, dans les mains, dans les pieds. Tout cela parce qu’ils travaillent avec de l’acide et de la chaux », explique Saïd Sabour, vice-président de l’association des tanneurs du district de Salem.

Regard perçant, corps émacié, Najib Marjane travaille pour un maâlem (maitre tanneur) de Chouara. Pieds nus, il descend dans un bac de teinture pour fouler des peaux de mouton. Il gagne entre 50 et 100 dirhams par jour (entre 4,5 et 9 euros). « On n’a pas d’argent pour acheter des bottes », déplore t-il. « Alors forcément, on est touché. Il y a trop de pollution ici ».

La ville de Fès abrite encore 800 tanneurs traditionnels. Les eaux usées de ces tanneries, chargées en produits toxiques, sont directement déversées dans la nature pour finir dans le fleuve Sebou, l’un des plus importants fleuves du Maroc. Mais les unités traditionnelles ne sont pas les plus polluantes. A l’autre bout de la ville, dans le quartier industriel de Dokkarat, les tanneries modernes utilisent des produits chimiques pour aller plus vite et traiter un plus grand nombre de cuirs : sulfure, sulfate, acide formique, acide sulfurique, chrome. Le chrome est particulièrement néfaste pour l’environnement. Tanneur, issu de la sixième génération, Mohamed Berrada est conscient des problèmes environnementaux. Dans son usine, 2 000 peaux sont traitées chaque jour. Ici on s’efforce d’éliminer le chrome avant de rejeter les effluents. « L’Etat marocain est devenu très pointilleux sur les questions de pollution. Il nous dit : “soit vous cessez de polluer, soit vous fermez la tannerie”, indique Mohamed Berrada, directeur de la tannerie Saïs.

Fès dispose depuis quelques années d’une station de recyclage pour le chrome, mais toutes les tanneries industrielles n’y ont pas accès et rejettent directement dans le fleuve leurs eaux usées, chargées en produits toxiques. « Il faudrait aussi traiter le reste des effluents. Mais cela a un coût et sans aide, on n’y arrivera pas. Déjà que nous sommes fragilisés par la concurrence chinoise. Si l’on impose des réglementations strictes sans soutien financier, de nombreuses tanneries risquent de mettre la clé sous la porte », prévient Mohamed Berrada.

A quelques kilomètres de Fès, le fleuve Sebou se meurt. Aux déchets industriels des tanneries s’ajoutent les rejets des dinanderies et les déchets ménagers. La ville lumière est responsable à hauteur de 40% de la pollution du Sebou. Sur plus de 600 km, le fleuve irrigue tout le nord du Maroc, pour se jeter dans l’Atlantique au niveau de Kénitra. Véritable poumon, le bassin du Sebou concentre 20% de la ressource en eaux souterraines du territoire. Pour les habitants, le fleuve Sebou est crucial. Son état inquiète. En aval de Fès, l’écosystème a été détruit par le rejet des métaux lourds. Les conséquences sur l’élevage, l’irrigation, les cultures sont catastrophiques. Dans la région, les légumes ne poussent quasiment plus. Récoltes, élevage : c’est toute l’agriculture qui est touchée.

« L’impact de la pollution de l’oued Sebou, on le voit sur les concombres, les aubergines, les tomates, les patates. On trouve des vers dans les légumes, l’odeur n’est pas bonne et ils se perdent vite. Sur les animaux aussi, les  moutons, les vaches. Même le lait a une odeur. Les gens ne veulent plus l’acheter quand ils savent que le bétail a bu de l’eau du fleuve Sebou », lâche Lahcen Zifri, agriculteur. Accroupi près du fleuve, protégé du soleil par un chapeau de paille, le paysan plonge la main dans le fleuve d’un air songeur. L’eau glisse entre ses doigts. Cela fait longtemps que les habitants de ce douar ne se baignent plus dans le Sebou, de crainte des allergies et des maladies. « Autrefois, l’eau était limpide, on pouvait voir les poissons au fond de la rivière. Maintenant il n’y en a plus. Même les tortues meurent et fuient l’oued. Cette eau, elle sent mauvais. Et même si tu te laves les mains avec du savon, tu gardes cette odeur toute la journée », explique Lahcen Zifri.

Une situation qui ne peut plus durer. A la sortie de Fès, 1,8 milliard de dirhams, soit 160 millions d’euros ont été investis dans une station d’épuration géante, la première du genre en Afrique du Nord. Un monstre de technologie pour nettoyer le fleuve. « Tout le monde est conscient de la gravité de la situation, explique Imane Bey, chargée du projet de station d’épuration de la Régie de distribution d’eau et d’électricité de Fès (Radeef). C’est un problème qui nous touche tous, que l’on soit techniciens de la régie ou simples citoyens. Le fleuve Sebou c’est un oued grandiose qui parcourt un grand bassin au niveau du royaume. Quand on parle de pollution du Sebou, on parle d’impacts négatifs à plusieurs niveaux, notamment la potabilisation de l’eau, l’abreuvage des animaux, l’irrigation des espaces verts et des zones agricoles, les maladies hydriques ».

Cette gigantesque station d’épuration devrait permettre un abattement de la pollution du fleuve à hauteur de 85%. Un impératif pour Fès, ville spirituelle et touristique, inscrite au patrimoine de l’Unesco. « C’est projet phare à l’échelle régionale », assure Imane Bey. La mise en service de la nouvelle station est attendue fin 2013. Mais il faudra des années pour que le fleuve retrouve son équilibre.

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