Protection de la biodiversité : un défi pour les entreprises

Oregon, USA © Christelle Marot

Enjeux

Pacte vert européen, plan de relance français, Stratégie communautaire 2030 pour la biodiversité : après le climat, la biodiversité est désormais au cœur des stratégies économiques nationales et européennes et devrait s’imposer de plus en plus au sein des organisations.

Après le climat, la préservation de la biodiversité est en train de devenir pour les entreprises et les collectivités le sujet incontournable et urgent de ces prochaines années. Selon la Plateforme intergouvernementale scientifique et politique sur la biodiversité et les services écosystémiques (IPBES), le monde fait face à sa sixième extinction de masse. L’IPBES estime que 80% des cibles des Objectifs du développement durable seront sapées par des tendances négatives dans la nature. D’après le rapport Planète vivante 2020 du WWF, les activités humaines sont les principales responsables du déclin de 68% des populations de vertébrés entre 1970 et 2016.

Et l’année 2020 sera une année charnière après la déflagration mondiale causée par la pandémie de Covid-19, qui a rappelé de façon dramatique à quel point les économies et la nature sont interdépendantes. La destruction des habitats naturels et la perte de biodiversité libèrent des virus « dormants » favorisant la propagation de maladies. La dégradation du monde naturel met les entreprises au pied du mur face à l’épuisement des ressources et à la perte des services écosystémiques rendus par le monde vivant. La disparition des pollinisateurs, le déclin de la photosynthèse, l’appauvrissement des sols, la baisse de la diversité génétique, l’altération des zones humides ne sont que quelques exemples. 40% de l’économie mondiale repose sur ces services gratuits délivrés par la nature. Or, 60% des écosystèmes qui fournissent ces services gratuits sont en train de s’effondrer. L’enjeu de protection de la biodiversité, parce qu’il est systémique, bouleverse le logiciel économique et les modèles d’affaires des entreprises.

Ces derniers mois, l’Union européenne a multiplié les initiatives en faveur de la biodiversité : Green Deal, Fonds de relance post-Covid et surtout Stratégie européenne 2030 pour la biodiversité. Cette stratégie présentée en mai a été globalement bien accueillie. Elle donne des objectifs précis et contraignants portant sur la restauration des écosystèmes, sur la création de zones protégées ou encore sur la réduction de l’utilisation des pesticides et des engrais chimiques. Une stratégie dont les besoins en financements sont estimés à 20 milliards d’euros par an d’ici à 2030.

Mais, si elle est saluée par nombre d’opérateurs économiques, coalitions gouvernementales, d’entreprises et d’associations, à l’instar de l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN), de Surfrider Europe, de WWF Allemagne, de CDC Biodiversité ou encore de l’association française des Entreprises pour l’environnement… elle est en revanche insuffisante pour nombre d’entre eux, et faible quant à sa mise en œuvre.

« Les questions environnementales et surtout climatiques sont aujourd’hui mieux traitées et précisées qu’auparavant, il y a une amélioration de l’ambition, dans le Pacte vert européen et dans la réponse post-Covid notamment. Par contre sur la biodiversité, on n’y est pas ! La stratégie est affichée certes, plus cohérente, les dirigeants sont conscients des enjeux, attentifs aux études scientifiques, mais les modalités sont insuffisamment précises. Surtout, il est laissé aux États le soin d’intégrer ces enjeux dans leurs propres politiques publiques, fiscales et réglementaires. On a un cadre. Mais une stratégie n’est pas une directive. L’intendance ne suit pas et les lobbys économiques sont à l’œuvre, comme on le voit avec les pesticides », pointe Jean-David Abel, vice-président de France Nature Environnement (FNE).

La mise en musique de cette stratégie européenne en faveur de la biodiversité et sa déclinaison au niveau des acteurs économiques, tout comme celle d’autres plans nationaux, ne sera pas aisée. La biodiversité est en effet plus complexe à appréhender que le climat, les méthodologies et les indicateurs sont encore peu nombreux, très récents et approximatifs.

« Pour le climat, on a réussi à ramener un sujet complexe à une unité de mesure assez simple qui est la tonne de carbone. Mais c’est quelque chose que l’on n’a pas réussi à faire avec la biodiversité, parce que celle-ci englobe à la fois la diversité des espèces, la diversité génétique, les écosystèmes, elle est variable selon les saisons, les géographies. On en connait mal les évolutions et les ruptures. On ne sait pas à partir de quel moment les services rendus par tels insectes ou tels animaux disparaissent. Ça rend le problème plus complexe. L’enjeu est technique, autour de la définition de l’empreinte biodiversité, compliqué à établir », indique Cyrille Barnerias, directeur des relations européennes et internationales à l’Office français de la biodiversité (OFB).

Dans ce contexte, que peuvent faire les entreprises ? « Ce que montre la crise de la Covid-19 aujourd’hui c’est une interdépendance absolue entre tous les acteurs économiques et financiers. Et la réponse européenne pour répondre à la destruction de valeur, qui peut être rattachée au climat et à la perte de biodiversité, ne peut être suffisante car une grande partie de ces enjeux sont globaux et se situent ailleurs que sur le continent européen », souligne Matthieu Delabie, responsable accompagnement des entreprises à l’OFB.

La première chose à faire pour une entreprise serait donc de mesurer son impact sur la biodiversité, à travers son implantation géographique, sa chaîne de valeur, en analysant l’origine des matières premières utilisées et leur processus de transformation, les sources d’énergie utilisées, la production de déchets, la mobilité pour se rendre au travail. Un premier diagnostic nécessaire qui permet de réduire les impacts identifiés.

Une palette d’outils pour les entreprises

Mais depuis quelques mois, les entreprises peuvent aller plus loin en utilisant un outil proposé par CDC Biodiversité, filiale du groupe Caisse des dépôts et consignations, le Global Biodiversity Score (GBS), afin de mesurer leur empreinte biodiversité. Le GBS s’appuie sur les travaux du GLOBIO, développé par l’Agence néerlandaise d’évaluation environnementale (PBL). Il découpe la planète par carrés de 50 km sur 50 km, et sur la base d’une méta-analyse d’une centaine de papiers scientifiques calcule un indice de biodiversité sur chacune de ces mailles.

« Nous, notre boulot, sur la base de ce modèle, est de traduire l’activité d’une entreprise en pressions sur la biodiversité, telles qu’elles sont listées par la Convention sur la biodiversité biologique des Nations unies (changement d’usage des sols, surexploitation des ressources, espèces invasives, pollutions, etc.) Puis, nous fournissons une valeur, exprimée en mètres carrés MSA.km2 (Means Species Abundance square kilometer), qui donne l’abondance moyenne spécifique à l’échelle d’un mètre carré. Cette approche spatialisée prend en compte richesse et abondance spécifique, c’est à dire le nombre d’espèces et le nombre d’individus par espèces. Ça nous permet d’éviter des biais, disant par exemple que les pandas sont plus importants que les lombrics. Car plus il y a d’espèces et plus il y a d’individus par espèces dans un écosystème, plus il est résilient et performant », explique Antoine Cadi, directeur de la recherche et de l’innovation chez CDC Biodiversité.

Une quarantaine d’acteurs économiques sont aujourd’hui en train de mesurer leur empreinte biodiversité via cet outil ; parmi eux Schneider Electric, EDF et l’Oréal. L’évaluation de l’empreinte biodiversité de Schneider Electric est la première réalisée au niveau mondial sur l’ensemble de la chaîne de valeur d’une entreprise. Les résultats du GBS ont montré que les émissions de gaz à effet de serre de l’entreprise constituent 70% des causes d’impact sur la biodiversité terrestre. La stratégie de neutralité carbone de Schneider aura donc un impact considérable pour limiter la perte de biodiversité. Tout comme l’amélioration de la traçabilité de sa chaîne d’approvisionnement où les deux sources principales d’impact sont le recours au bois (emballages et palettes) et l’extraction des métaux.

Tandis que d’autres outils existent pour mesurer les impacts sectoriels des entreprises sur la biodiversité, la déforestation évitée ou la consommation d’eau par exemple, le GBS prétend avoir, lui, un positionnement chapeau, couvrant 80% de l’empreinte biodiversité globale d’un acteur. « Il a clairement une ambition planétaire », affirme Antoine Cadi de CDC Biodiversité.

Et il n’est pas le seul. Dans le monde, une quinzaine d’équipes impliquant des bureaux d’études, des organismes publics, des universités, des ONG, travaillent sur la mise au point d’outils et de métriques opérationnels de mesure d’empreinte. L’Institute for Sustainability Leadership de l’Université de Cambridge (CISL) a ainsi élaboré, en partenariat avec des sociétés formant le Natural Capital Impact Group (NCIG), un outil pour mesurer les impacts les plus forts des entreprises sur la nature dans différentes régions du monde. 

Parallèlement, les normes volontaires nationales et internationales sur la biodiversité se développent. Et dans ce domaine, la France tient la corde. Elle pilote depuis juin 2020 le nouveau groupe de travail ISO/TC 331 pour l’établissement d’une norme volontaire internationale sur la biodiversité attendue en 2024 et entend faire valoir auprès de ses partenaires son avance et son expertise sur le sujet. « En Europe, sur les sujets de biodiversité, la France est leader, loin devant le Royaume-Uni », souligne Agnès Meur Richaume, responsable de développement eau et biodiversité à l’Afnor.

Des outils et des normes qui tombent à point nommé tandis que le reporting de l’empreinte biodiversité des entreprises pourrait devenir obligatoire en France et en Europe, et que la COP 15 en Chine qui se profile pourrait proposer un nouveau cadre ambitieux, avec non seulement un objectif de « zéro perte nette en 2030 », mais plus encore un objectif de gain net en 2050.

Christelle Marot

Questions à Marc Abadie, président de CDC Biodiversité

Marc Abadie, président de CDC Biodiversité © CDC

Enjeux : Les plans annoncés ces derniers mois, Green Deal, Plan de relance Post-Covid, Stratégie biodiversité 2030, vous paraissent-ils suffisamment ambitieux pour intégrer la question de la biodiversité au cœur des entreprises ? 

Marc Abadie : Je dois tirer mon coup de chapeau à la Stratégie biodiversité 2030. C’est un document remarquable, ambitieux, très cohérent avec les grandes orientations internationales qui se dessinent, notamment le travail des Nations unies pour préparer un texte qui sera soumis lors de la COP 15 à Kunming en Chine, fixant des objectifs élevés pour la protection de la biodiversité. La Commission européenne s’est montrée habile en proposant, entre la Stratégie biodiversité et la nouvelle Politique agricole commune, la stratégie de la Ferme à la Fourchette qui doit aider le secteur agricole à faire sa transition. Le Green Deal va aussi dégager des moyens pour la protection de la nature.

Car le constat, malheureusement, est sans appel. Le bilan des Nations unies portant sur les engagements sur dix ans des États membres de la Convention sur la diversité biologique, fait en septembre dernier, corrobore l’analyse de l’IPBES, à savoir qu’aucun des vingt objectifs d’Aïchi pour la biodiversité n’a été atteint et que six l’ont été partiellement. Selon l’IPBES, un million d’espèces animales et végétales sont aujourd’hui menacées d’extinction à court terme, avec des impacts majeurs sur la santé et la survie des économies.

La biodiversité n’est pas qu’une affaire de militants engagés pour la protection des espèces. Les îlots de chaleur urbains ont un impact sur la santé et in fine sur les finances publiques. Dans certains secteurs, on se trouve face à une impasse économique. Dans la pêche, c’est patent. Les premiers perdants de la disparition des pollinisateurs et de l’appauvrissement des sols, ce sont les agriculteurs. Pour les entreprises, le risque économique est en train de prendre le pas sur le risque d’image.

Enjeux : A quoi peuvent s’attendre les entreprises ?

Marc Abadie : Pour intégrer la question de la biodiversité, il va falloir dégager des tendances, déterminer les sujets que nous parvenons à résoudre et ceux qui posent question, avoir une démarche progressive, avancer avec méthode. Nous ne savons pas où est la voiture de la biodiversité et à quelle vitesse elle roule. Dans le monde, des dizaines d’équipes travaillent et échangent sur des métriques, sur des méthodes pour mesurer l’empreinte biodiversité des entreprises notamment. Est-ce que tout cela terminera dans des standards, qui seront ensuite repris dans des reporting ? À l’évidence oui. Est-ce que cela suffira ? Sans doute pas. Mais c’est nécessaire. Cela sert aux entreprises, aux pouvoirs économiques locaux, aux ONG, aux citoyens. Il y aura des normes volontaires, de la réglementation. On s’oriente pour la nature vers ce qui a été fait pour le climat avec la TCFD (Task force on climate related financial disclosures).

Enjeux : Pour intégrer cette question de la biodiversité, quelles sont les actions les plus pertinentes à mettre en œuvre ?

Marc Abadie : Celles portant sur les chaînes d’approvisionnement qui doivent garantir que les processus d’extraction et l’utilisation des matières premières respectent la biodiversité. L’utilisation de l’arsenic dans certains processus industriels doit être banni notamment. Il faut favoriser les circuits courts, l’économie circulaire. Ce sont donc toutes les chaînes de valeur qu’il faut reprendre et analyser et cela nécessite une approche publique-privée. Pour un certain nombre de modèles économiques, les solutions fondées sur la nature ne sont pas rentables au départ. L’équilibre économique de l’exploitant qui passe de l’agriculture conventionnelle à l’agriculture biologique sera plus difficile pendant plusieurs années. Il faut donc des aides, nouvelles.

Propos recueillis par C. M.

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